Il est des disques qui se comportent comme des cartes sensibles : on ne les écoute pas, on s’y oriente. Soundscapes of Nicosia appartient à cette famille rare. Le trio chypriote NĀBU PĒRA — Savvas Thoma (bendir, chant), Natasa Hadjiandreou (vibraphone, percussions) et Demetris Yiasemides (flûte, sylphyo, électronique) — transforme la dernière capitale divisée d’Europe en instrument à part entière, puis en récit.

L’album, publié le 10 octobre 2025 par le label italien Zero Nove Nove (distribution digitale Believe ; CD/vinyle via Self en Italie, Inouïe en France, Xango Music au Benelux), n’empile pas des morceaux : il assemble des géographies.
Nicosie bruisse d’histoires superposées, de traces grecques et turques, d’échos moyen-orientaux et d’angles encore coloniaux. Dans le quotidien pressé, ces strates passent souvent sous le radar. NĀBU PĒRA propose un ralentissement actif : tendre l’oreille jusqu’à percevoir ce que la ville murmure quand on cesse de la survoler. Le bendir bat alors comme un pouls civil, le vibraphone ouvre des clartés mouvantes, la flûte dessine des lisières d’air, le sylphyo — ce roseau du futur — greffe des inflexions électroniques qui n’éteignent pas la tradition, elles l’oxygènent. Ce n’est pas une carte postale de musiques du monde. C’est une musique du monde vécu : une écriture qui emprunte à la classique contemporaine ses lignes claires, à l’improvisation sa respiration, à l’électronique ses plans de profondeur, aux traditions méditerranéennes leur sens du motif collectif. Le mixage précis d’Andreas Matheou (Hot Soap Studios, Larnaca) et le mastering lumineux de Yiannis Christodoulatos (Sweetspot Productions, Athènes) privilégient l’espace : chaque timbre possède la place nécessaire pour évoquer un site, un temps, une mémoire.
La suite s’ouvre avec Pithkias (10:44), lente dilatation qui installe d’emblée la méthode NĀBU PĒRA : une pulsation archaïque, des voix qui se détachent comme des silhouettes au contre-jour, un vibraphone qui scintille sans jamais se donner en spectacle, des vents qui font et défont la ligne verte de la ville. Ohi (09:17) choisit l’oblique : la tension s’y fait plus minérale, comme une décision tenue dans le souffle ; la flûte s’éprouve au bord du silence, l’électronique retient ses angles jusqu’à la lévitation. Daydream (05:51) porte bien son nom : sieste vigilante, mélodie en apesanteur, souvenirs qui se superposent à la manière d’un film exposé deux fois. Omeriye (06:27) n’illustre rien et évoque tout : au lieu de prélever une ambiance, le trio reconstruit la sensation d’un lieu par touches d’air, de bois et de peau — la présence sans l’anecdote. Avec The Calling (06:05), l’album prend une dimension processuelle : un appel, oui, mais à l’écoute partagée ; la polyrythmie s’y fait porche. Na bu pe ra? (05:26) joue la mise en abyme, pose la question du nom comme on interroge une identité sonore : qui parle quand la ville chante ? Sanctuary (01:31) referme la carte en clair-obscur, court dernier plan qui n’éteint pas la lumière mais laisse l’auditeur la porter.
Sur le papier, l’équation pourrait paraître risquée : bendir + vibraphone + flûtes/sylphyo + électronique. À l’oreille, tout s’éclaire. Le vibraphone, stratège discret, agence les plans ; les percussions n’imposent jamais un folklore, elles inventent un espace commun où le motif devient lieu ; la flûte, souvent au biseau de l’air, fait le lien entre ancestral et contemporain ; le sylphyo étire la tradition vers des harmoniques inouïes. Le résultat n’est pas la fusion au sens ‘collage’ mais une porosité : on entend l’échange de matières, pas leur concurrence. Cette porosité opère aussi sur le plan narratif. Là où tant de disques urbains se contentent d’échantillonner la ville, NĀBU PĒRA choisit l’interprétation. Les sons familiers — pas, bourdonnements électriques, soupirs de portes, distance d’une voix — ne sont pas ici des preuves auditives, mais des modèles. On n’entend pas l’extrait d’un réel ; on entend le réel se recomposer dans la musique. C’est plus exigeant, et bien plus généreux.
Marcher lentement, casque ouvert et volume modéré. Laisser les percussions régler la cadence du pas et le vibraphone nettoyer l’horizon. Ne pas chercher la mélodie d’emblée : elle arrivera par capillarité, souvent portée par la flûte ou par une inflexion de voix. Accepter que l’album propose des seuils plutôt que des sommets — et constater, au fil des traversées, que ces seuils forment un paysage. Soundscapes of Nicosia fraie une voie crédible à une musique du monde 2.0 : ni muséale ni édulcorée, mais située, inventive, partageable. Parce qu’il rappelle qu’une ville n’est pas seulement un décor mais une mémoire acoustique, et que nous pouvons la réapprendre par l’écoute. Et parce que, par-delà Nicosie, ce disque donne envie de cartographier nos propres lieux — non pour les posséder, mais pour mieux y habiter.
Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Trio chypriote né à Nicosie, NĀBU PĒRA transforme l’écoute en art d’arpenter le réel. Savvas Thoma y sculpte des cycles au bendir et prête sa voix comme un fil d’Ariane ; Natasa Hadjiandreou fait scintiller un vibraphone aux allures de cloches liquides ; Demetris Yiasemides relie flûte, sylphyo et électronique pour ouvrir des passerelles entre héritage méditerranéen et écritures d’aujourd’hui. Leur signature : des pièces lentes, polyrythmiques et lumineuses, où le souffle et la peau rencontrent la texture numérique. Plus qu’un groupe, un atelier d’attention qui convertit nos paysages quotidiens en micro-fictions sonores. Leur premier album paraît chez Zero Nove Nove.
