ANUSHKA CHKHEIDZE + ROBERT LIPPOK

Uncontrollable Thoughts

Morr Music – Octobre 2025

Chronique

Sur la pochette, des feuilles vert émeraude et bleu cobalt s’enchevêtrent, traversées de reflets presque liquides. On dirait une jungle intérieure éclairée par des néons. ‘Uncontrollable Thoughts‘, premier album commun d’Anushka Chkheidze et de Robert Lippok, ressemble exactement à cela : une végétation mentale luxuriante, où chaque tige, chaque nervure, est un motif sonore qui se propage, se dédouble, se perd et revient autrement.

Pochette de l'album "Uncontrollable Thoughts" par les artistes Anushka Chkheidze et Robert Lippok

La compositrice géorgienne, installée aux Pays-Bas, et l’artiste sonore berlinois ne se rencontrent pas dans un laboratoire futuriste bardé de machines, mais dans un simple local de répétition loué à Berlin : quelques amplis de basse et de guitare, une petite sono, le strict minimum. Ils auraient pu s’enfermer dans un grand studio, empiler les plug-ins et les pistes. Ils ont préféré la contrainte. C’est là l’un des paradoxes clés de ce disque : pour parler de pensées incontrôlables, Chkheidze et Lippok commencent par s’imposer des limites très claires.

Les deux artistes se croisent pour la première fois en 2019 lors d’un atelier à Tbilissi. De cette rencontre naîtra leur participation au vaste projet ‘Glacier Music II‘ (2021), réflexion sonore et littéraire sur les glaciers, le changement climatique et la notion même de transformation. Glaces qui fondent, masses en mouvement, temps géologique : difficile d’imaginer meilleur entraînement pour composer un album dédié aux flux de la pensée. Avec Uncontrollable Thoughts, ils décident pourtant de s’éloigner d’une approche trop conceptuelle. Plus question de raconter une thèse, mais d’enregistrer ce qui se passe pendant qu’ils se cherchent, en temps réel. Pas de hiérarchie : Anushka s’occupe souvent des rythmiques libres, Robert de textures et de distorsions évocatrices, mais chacun traverse le territoire de l’autre, contamine ses idées, brouille les frontières. La collaboration ressemble moins à une partition qu’à une dérive commune. Lippok vient de loin. Son oreille s’est formée avec Laurie Anderson, DAF, Conny Plank, Jaki Liebezeit, Aphex Twin et, plus récemment, SOPHIE. Il parle volontiers de  ‘Tiefenstaffelung‘, cette profondeur de champ sonore qui permet de sculpter l’espace, de placer les éléments dans un relief quasi cinématographique. Chez lui, la production n’est pas une couche de vernis : c’est une architecture. Chkheidze, elle, arrive avec une sensibilité mélodique très affûtée, une manière de faire respirer les accords comme si chaque note était un battement de cœur isolé dans la nuit.

Dès l’ouverture, ‘Bird Song‘, l’album donne son mode d’emploi. Une batterie sèche, presque tactile, vient heurter des nappes qui coulent en arrière-plan, des mélodies qui se cherchent et s’emmêlent. Le titre pourrait évoquer un field recording, mais ce chant d’oiseau est d’abord celui des machines et des pads, que Lippok affectionne sur son Ableton Push. On entend pourtant la trace de ses premiers amours pour l’art sonore : la manière dont certains détails semblent détourés au scalpel, comme les fragments de Mahler qu’il retravaillait pendant des semaines sur Metasynth.
Rainbow Road‘ prolonge ce sentiment de cheminement intérieur. Une route arc-en-ciel qui n’a rien de naïf : ses couleurs se diluent dans des orgues funèbres, qui reviendront plus tard hanter le morceau-titre. Ici, la musique minimale croise l’électro de la fin des années 1990, mais débarrassée de toute nostalgie. Les motifs se répètent juste assez longtemps pour s’inscrire dans le corps, avant d’être discrètement réorientés, comme un souvenir qui bascule. Avec Contact Zone, le duo ouvre un espace plus vaste, une zone de friction entre deux esprits. Les percussions s’y déploient comme un réseau de neurones qui s’illuminent par grappes, tandis que des textures en suspens donnent l’impression que la pièce pourrait se prolonger indéfiniment. On sent le goût de Lippok pour les chaînes d’effets qui se poursuivent comme un banc de poissons suivant une baleine : égaliseurs, distorsions, réverbérations et filtres se déplacent autour du signal, parfois éclatants, parfois presque invisibles.
Field‘ ralentit le pouls. Piano fragile, accords retenus, mélancolie à peine voilée : Chkheidze y fait affleurer une émotion très nue que Lippok se garde bien d’écraser. On pense à ces paroles de Tarkovski, qui voyait dans le son électronique un matériau encore vierge de pathos. Ici, cette supposée  neutralité s’est depuis longtemps dissipée ; pourtant, les deux compositeurs parviennent à maintenir une certaine distance, un espace entre la note et l’affect. La tristesse n’est jamais soulignée, seulement suggérée.

Le cœur du disque, c’est bien sûr le morceau éponyme, ‘Uncontrollable Thoughts‘, dix minutes de tension douce où l’on a le sentiment que les idées circulent dans tous les sens sans jamais exploser. Les orgues de ‘Rainbow Road‘ ressurgissent, étirés, comme si l’on remontait le film à rebours. Les percussions se font lianes, les synthés deviennent des halos. Rien n’est vraiment improvisé, rien n’est complètement fixé : la pièce avance comme un rêve dont on sait qu’il nous échappe, mais qu’on s’obstine à suivre.
La dernière plage, ‘Opening‘, est un clin d’œil assumé. Comment terminer un album en l’appelant ‘Ouverture’ ? En renversant le rapport au temps. Les motifs qui l’animent semblent reprendre ceux de Field et les pousser ailleurs, comme si les pensées de départ revenaient avec une lumière nouvelle. Le disque se ferme en donnant envie de repartir du début, de boucler la boucle. Plus qu’une suite de morceaux, Uncontrollable Thoughts construit ainsi une curieuse logique temporelle, une forme de spirale.

Dans ses propos, Lippok revient souvent à la dimension physique du son. Il le décrit comme un fantôme dans le continuum espace-temps, quelque chose d’immatériel et pourtant si puissant qu’après une journée en studio, il a parfois l’impression que le sol devrait être couvert de copeaux de bois. Cette façon de parler éclaire l’album : on sent à chaque instant que la matière sonore est travaillée comme une sculpture invisible.
Pour ce projet, le duo revendique des choix d’effets plutôt classiques – saturation, délais, réverbérations Lexicon – mais leur usage est tout sauf scolaire. Sur la boîte à rythmes, un délai presque infini avec une légère saturation crée des traînes qui deviennent de nouvelles couches, de nouvelles pensées. Les pistes MIDI et audio sont superposées, filtrées, grignotées. Le résultat n’est jamais démonstratif : la sophistication technique sert une clarté étonnante. Malgré la profondeur du mix, on a constamment l’impression de pouvoir pointer chaque élément du doigt.
Cette recherche d’un son pur et intemporel se reflète dans l’espace de travail de Lippok : une pièce modeste, trois bureaux, des livres, des vinyles, deux platines Technics, une table de mixage. Rien de spectaculaire. L’important n’est pas l’acoustique parfaite, mais la possibilité de travailler à toute heure, de suivre une idée jusqu’au bout ou, au contraire, de boucler un morceau en quelques minutes. Ce refus de la sacralisation du studio rejoint le choix du local de répétition pour l’album : les lieux restent des outils, jamais des totems.

Interrogé sur le rôle de la collaboration, Lippok insiste : les machines ne sont pas des partenaires, mais des instruments, des objets envers lesquels il peut éprouver de l’affection, certes, mais qui ne remplacent pas le dialogue humain. Les collaborations – qu’elles se fassent avec des plasticiens comme Lucas Gutierrez ou avec une compositrice comme Chkheidze – demeurent le véritable moteur de son travail. Il décrit ces échanges comme un courant partagé, un rythme invisible qui circule entre les personnes, où les idées dérivent, s’entrechoquent, se dissolvent et reparaissent ailleurs. On ne s’étonnera pas que cet album prenne alors des allures de miroir. En explorant leurs propres méandres mentaux, Chkheidze et Lippok nous renvoient à nos propres flux d’idées, aux images qui surgissent quand la musique s’insinue par capillarité dans nos souvenirs. Le disque invite moins à comprendre qu’à ressentir – à accepter qu’une partie de ce qui s’y joue nous échappe, comme cette tasse de café dont Lippok rappelle qu’elle peut être aussi créative qu’une symphonie : on ne sait jamais vraiment quel goût elle aura, et c’est tant mieux.

Au final, Uncontrollable Thoughts ne raconte ni une histoire linéaire ni un manifeste esthétique. C’est plutôt un atlas de pensées en mouvement, un carnet topographique qui cartographie des géographies mentales : clairières mélodiques, ravins de basse analogique, plateaux d’orgue, chemins rythmiques qui s’entrecroisent. On y retrouve des traces de minimalisme, d’électro fin de siècle, de sound-design contemporain, mais toujours légèrement déplacées, combinées à la manière de SOPHIE, c’est-à-dire avec une liberté qui refuse les frontières de genre.
Dans un paysage électronique souvent saturé de productions interchangeables, Chkheidze et Lippok signent un disque qui respire, qui prend le temps de laisser les sons vivre leur propre vie. Ce disque n’essaie pas de dompter le chaos : il lui offre un terrain de jeu, balisé juste ce qu’il faut pour que l’on s’y perde avec plaisir. On en ressort avec le sentiment d’avoir traversé une forêt intérieure, les feuilles encore humides de réverbération et, dans un coin de la tête, cette envie un peu étrange de tout réécouter dès Opening.

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de ANUSHKA CHKHEIDZE et ROBERT LIPPOK

Anushka Chkheidze
Originaire de Géorgie et désormais basée aux Pays-Bas, Anushka Chkheidze développe une électronique à la fois précise et très tactile, où le piano tient souvent lieu de mémoire vive. Formée autant par les studios que par la scène, elle compose des bandes son pour le théâtre, la danse et le cinéma, tout en construisant une œuvre solo qui floute les frontières entre ambient, pop de chambre et design sonore. Chez elle, les textures digitales gardent toujours quelque chose de la lumière des montagnes et des villes qu’elle traverse.

Robert Lippok
Figure essentielle de la scène berlinoise, Robert Lippok passe du post-punk aux architectures électroniques en cofondant le groupe To Rococo Rot avant de multiplier projets solo, installations sonores et musiques pour le théâtre et le cinéma. Son travail explore l’espace comme une matière à part entière : le son y circule comme une architecture invisible, faite de couches, de collages et de micro-détails. Qu’il joue dans un club, un musée ou une bambouseraie à Florence, Lippok aborde chaque lieu comme un laboratoire où l’écoute redéfinit les contours de la musique.

Photo des artistes Robert Lippok et Anushka Chkheidze

Solénothèque

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