Avant même que la première note ne se déploie, la pochette de Curandero donne le ton : un autel saturé de couleurs chaudes, un crâne sculpté qui semble sourire depuis l’autre côté, des bougies qui dégoulinent, des icônes miniatures, un cube lumineux posé comme un talisman de science-fiction. On est à la frontière du marché artisanal mexicain et du laboratoire alchimique. C’est exactement là que se situe ce disque : dans l’entre-deux, entre la poussière du désert et la voûte cosmique, entre le geste chamanique millénaire et la haute technologie des synthétiseurs.

Pour cette première collaboration, Steve Roach, figure tutélaire de l’ambient depuis plus de quarante ans, s’unit à SORIAH, chanteur de gorge touvain et artiste rituel dont la voix semble remonter à avant le langage. Ensemble, ils proposent un album qui ne se contente pas d’illustrer le chamanisme sonore ; il l’active, le met en mouvement, le fait circuler dans le corps de l’auditeur comme une médecine lente.
Roach n’a plus vraiment besoin d’être présenté, mais Curandero rappelle à quel point son œuvre demeure en expansion. Né en 1955 en Californie, pionnier de la vague ambient américaine, il a longtemps travaillé comme un artisan solitaire, façonnant ses propres règles au fil d’une discographie qui dépasse aujourd’hui les deux cents albums. On connaît ses trois grandes veines : la musique à séquenceurs héritée de l’école berlinoise, les nappes contemplatives de type Structures From Silence ou Quiet Music, et cette fameuse branche ethno-tribale née avec Dreamtime Return et ses collaborations avec Jorge Reyes ou Byron Metcalf. C’est cette troisième source, nourrie par l’expérience du désert du Sud-Ouest américain et par l’écoute du ‘silence plein’ des grands espaces, qui irrigue principalement Curandero. Son studio Timehouse, installé en Basse-Arizona, est un véritable observatoire du son : un lieu où les synthétiseurs analogiques et numériques, les séquenceurs, les percussions électriques, les boîtes à rythmes et les flûtes préhispaniques cohabitent comme les instruments d’un même orchestre invisible. C’est là qu’une partie de l’album a été enregistrée et mixée, en dialogue à distance avec le Shaman Perch de Portland (Oregon) et le Grand Hotel Ulaangom en Mongolie, où SORIAH a capté certaines de ses voix. SORIAH, alias Enrique Ugalde, arrive de tout autre part géographique, mais d’un voisinage spirituel évident. Lauréat de multiples prix en République de Touva, invité d’honneur des festivals de Khöömei, il a poussé l’art du chant de gorge au-delà de la démonstration technique pour en faire un langage de métamorphose. Ses vocalises superposent plusieurs notes, glissent du grave caverneux au sifflement aigu, imitent les rivières, les oiseaux, le souffle du vent. Il chante en touvain, en nahuatl, en langues anciennes-elles aussi, mais ce qui touche, c’est la sensation que la voix vient d’un lieu antérieur à toute grammaire. À ce chant, il adjoint une panoplie d’instruments : sifflet de la mort aztèque, flûtes indonésiennes, tambour touvain, tambour chamanique, percussions acoustiques, gong Dark Star de plus d’un mètre de diamètre, ainsi que quelques synthés et applications mobiles.
Curandero est composé de six pièces, autant de stations dans une cérémonie imaginaire qui pourrait durer toute la nuit. On ne les écoute pas comme une suite de morceaux, mais comme les phases d’un même rituel, qui commence par l’obscurité et se termine dans une transe suspendue.
Analog Cave (9’40) ouvre le disque comme on entrouvre une grotte. Le titre annonce la couleur : ce sera analogique, viscéral, avec cette chaleur légèrement granuleuse propre aux vieux synthés. Roach installe une pulsation lente, presque cardiaque, autour de laquelle se déploient des halos de réverbération. SORIAH surgit d’abord en arrière-plan, sous forme de bourdon chuchoté, puis la voix se fait plus nette, plus animale. On a la sensation de descendre, de quitter la lumière pour rejoindre une mémoire enfouie.
Citla (6’53) fonctionne comme un premier passage à l’air libre. Les percussions se font plus précises, les flûtes préhispaniques dessinent des motifs qui pourraient être des chemins sur une carte ancienne. La voix, souvent en Khöömei, se faufile entre les frappes et les nappes synthétiques, évoquant à la fois les cérémonies mésoaméricaines et les steppes sibériennes. Le temps se dilate, puis se resserre en petites spirales rythmiques.
Avec Shadow Current (12’15), l’album atteint une densité quasi cinématographique. Roach déploie l’un de ces réseaux de séquences mélodiques qui ont fait sa réputation depuis Spiral Revelation ou Molecules of Motion, mais ici la géométrie est constamment perturbée par les interventions vocales de SORIAH. La voix agit comme un courant souterrain qui dévie le flux électronique, le teinte de menace ou de compassion selon les moments. On croit entendre passer des silhouettes, des animaux nocturnes, des fragments de rêves.
Stars of Darkness (7’12) renverse la perspective : ce n’est plus la terre qui aspire vers le bas, mais le ciel qui se creuse. Les harmonies flottantes rappellent la tradition spatiale européenne que Roach n’a jamais reniée, mais les timbres restent organiques, presque respirés. SORIAH, ici, adopte une approche plus éthérée ; sa voix devient comme une constellation mouvante, des points de lumière qui trouent la nuit sonore.
Steppe Traveler (7’04) porte bien son nom : on se retrouve projeté sur une vaste plaine, vent de face, horizon ouvert. Les tambours touvains dialoguent avec les percussions électriques, comme si deux tribus séparées par un océan finissaient par marcher au même pas. On pense autant à la Basse-Arizona qu’aux montagnes de Russie méridionale. La musique dessine une géographie qui n’existe sur aucune carte officielle, un territoire mental où la steppe rencontre le désert.
Enfin Shard Tribe (12’54) scelle la cérémonie. Le morceau commence dans un quasi-silence, un espace plein de possibles, avant que ne surgissent des frappes sourdes, un grondement de gong, puis une longue incantation. C’est la partie la plus extatique du disque : les rythmes hypnotiques, les couches de synthés, les cris étranglés, les sifflantes du sifflet de la mort se combinent pour créer une transe contrôlée. On a l’impression qu’un cercle s’est formé autour de l’auditeur ; la « tribu des fragments » évoquée par le titre pourrait être celle de toutes les identités, de tous les souvenirs que la musique réunit, ne serait-ce que le temps d’un souffle.
Le mot Curandero n’est pas qu’un clin d’œil exotique. Dans la tradition mexicaine, le curandero est celui qui soigne avec les plantes, les prières, la connaissance intime de la terre. Roach, installé depuis longtemps sur ces territoires désertiques, en a fait son paysage intérieur. SORIAH, lui, arrive avec le bagage du Khöömei, chant qui, selon les Touvains, serait capable d’invoquer un cerf ou un papillon de nuit si l’intention est pure. L’un et l’autre partagent cette conviction : le son n’est pas un décor, mais une force qui agit sur le réel. L’album ne se présente pourtant pas comme une suite de morceaux relaxation à consommer en fond sonore. La tension qui le parcourt est réelle. Curandero oscille en permanence entre apaisement et trouble, entre stabilité et chaos, entre peur et libération. La voix de SORIAH, par exemple, peut passer en un instant de la berceuse murmurée au cri archaïque, obligeant l’auditeur à rester présent. Les séquences de Roach, elles, refusent le confort trop lisse : elles se déplacent, s’enroulent, s’interrompent, comme des mandalas sonores en perpétuelle recomposition. À l’écoute, on comprend pourquoi Steve Roach attire toujours plus de publics vers ses concerts-rituels, qu’ils se déroulent dans des cathédrales monumentales ou dans des petits lieux à Tucson. Sa musique possède cette résonance élémentaire qui semble traduire en fréquences la mémoire de la terre et du cosmos. Avec SORIAH, cette dimension prend un relief nouveau : la voix humaine, démultipliée par les techniques de gorge, devient un pont direct entre l’intime et le cosmique. On n’est plus seulement dans l’ambient au sens classique, mais dans une forme de musique rituelle contemporaine, qui assume sa dimension sacrée tout en restant profondément actuelle.
Curandero demande de la disponibilité : pas tant pour comprendre ce qui se joue que pour laisser le corps se recalibrer à ces tempos étirés. Écouté au casque, dans la pénombre, l’album agit comme une lente infusion ; les couches sonores se superposent, les images mentales se succèdent – grottes, steppes, déserts, étoiles – jusqu’à ce que les frontières géographiques s’estompent. Écouté à volume plus élevé, sur de bonnes enceintes, il révèle sa puissance physique : les graves frappent au plexus, les gongs vibrent dans le sternum, certaines harmoniques de Khöömei semblent tourner autour de l’oreille comme des insectes de lumière. On peut y chercher un outil d’introspection, un accompagnement pour la méditation, une bande-son pour un rituel personnel ; on peut aussi simplement s’y abandonner comme à un film sans images. Dans tous les cas, Curandero rappelle que la musique ambient n’est pas condamnée à n’être qu’une toile de fond. Entre les mains de Steve Roach et de SORIAH, elle redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une pratique vivante, un art de la présence, une manière de remettre en circulation des forces anciennes dans un monde saturé de bruits stériles. Au final, ce disque ressemble à l’autel de sa pochette : un assemblage d’objets hétéroclites – synthés modulaires, flûtes précolombiennes, tambours touvains, gongs géants, voix venues d’ailleurs – qui, une fois activés, dessinent un espace commun. On y vient pour se faire soigner, peut-être, mais on en repart surtout différent, un peu plus conscient des liens invisibles qui relient la poussière des steppes, les cactus du désert d’Arizona et les galaxies lointaines. Un véritable travail de curandero, en somme.
En programmation dans Solénoïde – Mission 241, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Steve Roach est un pionnier de l’ambient électronique nord-américain. Installé dans le désert de l’Arizona, il façonne depuis le début des années 80 de vastes paysages synthétiques, méditatifs mais intensément habités, où les nappes analogiques semblent respirer comme des organismes vivants. Héritier de Schulze et Tangerine Dream, il a peu à peu développé un langage très personnel, entre transe lente, spiritualité païenne et véritable art de la cinématographie sonore.
Soriah, alias Enrique Ugalde, est quant à lui un performeur et chanteur de gorge de renommée internationale, partagé entre Portland et la République de Touva. Multi-instrumentiste et ritualiste, il fusionne chant diphonique, traditions chamaniques, musiques précolombiennes et expérimentations électroniques pour créer des cérémonies sonores où chaque note semble invoquer des forces archaïques autant qu’imaginaires. Lauréat de plusieurs concours de khöömei en Touva, il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands praticiens non natifs du chant de gorge touvain.
Réunis, Roach et Soriah font dialoguer le souffle cosmique des synthés et la profondeur tellurique de la voix, quelque part entre rituel, rêve lucide et plongée au cœur de la nuit intérieure.
