PAUL BEAUDOIN

A Space for Remembering

Driftworks - Septembre 2025

Chronique

On pourrait croire, en découvrant la pochette, à une simple carte postale d’hiver : un champ enneigé, une ligne d’arbres flous, un ciel qui hésite entre brume et lumière. Mais chez Paul Beaudoin, ce paysage n’est pas un décor : c’est un lieu de rendez-vous avec la mémoire. Une clairière mentale où le son, l’image et le texte se répondent comme trois écritures d’un même journal intime.

Pochette de l'album "A Space for Remembering" par l'artiste Paul Beaudoin

Dans le livret du disque, Beaudoin écrit que les souvenirs ne vivent pas tant dans le passé que dans des espaces : une chambre, un chemin, une odeur, le silence avant l’orage. Ils nous attendent là, prêts à être ré-habités plus qu’à être racontés. A Space for Remembering prend cette idée au sérieux : l’album ne déroule pas une histoire, il propose des météos intérieures. Les dix pièces avancent comme des masses d’air : nappes lentes, harmonies suspendues, nuances de gris et de blanc qui se superposent jusqu’à brouiller la notion même de thème. On ne suit pas une intrigue : on entre dans des températures, des densités, des respirations. Le disque s’ouvre sur A fog covered the land  : quatre minutes où tout semble venir de loin, comme si quelqu’un jouait derrière une vitre embuée. Les sons n’arrivent jamais plein cadre ; ils apparaissent avec la douceur d’un paysage qui se devine plus qu’il ne s’expose. D’emblée, Beaudoin pose sa manière : une musique qui travaille les marges, les débuts et les fins de son, la zone floue entre présence et effacement.

Américain installé en Estonie, boursier Fulbright, Paul Beaudoin a longtemps fréquenté les conservatoires, les quatuors à cordes, les commandes officielles. Puis sa pratique s’est déplacée vers l’installation, la vidéo, la photographie, ces arts où la durée se regarde autant qu’elle s’écoute. Il considère désormais le son, l’image et le texte comme des notations parallèles : trois façons de cadrer le temps, de découper un fragment de réel et d’y inviter le regardeur-auditeur. A Space for Remembering prolonge ce geste. Le livret aligne des photographies noir et blanc – champs vides, escalier en colimaçon, bougies d’église, plage déserte – accompagnées de textes courts, presque des micro-essais, qui parlent de seuils, de portes entrouvertes, de parfums qui reviennent sans prévenir. On a l’impression de feuilleter l’album d’un photographe qui composerait avec des réverbérations plutôt qu’avec de l’encre. Musicalement, Beaudoin travaille la lenteur sans chercher l’extase planante. Ses pièces ressemblent à des temps de pose allongés : un piano qui n’ose presque plus attaquer les touches, des halos harmoniques qui se dilatent jusqu’à devenir air ambiant, de minuscules détails – un frottement, un souffle électronique, un intervalle décalé – qui reconfigurent l’ensemble comme un changement de lumière recompose un paysage.

La tracklist pourrait être un poème à elle seule : An almost forgotten memory, Evening frost, Light the candle and let the night be silent, Something left unsaid, The piano at the top of the hill… Chacun de ces titres est une demi-phrase, un début de confidence. La musique, elle, se charge d’en fournir le reste, mais sans jamais fermer le sens. Dans An almost forgotten memory, les couches sonores se déposent comme de la neige fine : ce qui semblait d’abord anodin finit par recouvrir tout le champ auditif. Evening frost a la transparence glacée d’un crépuscule où le moindre son paraît trop fort ; on y entend surtout ce qui ne se joue pas, ces silences qui tirent la phrase vers l’intérieur. Light the candle and let the night be silent est l’un des moments les plus saisissants : les sons s’y retirent comme des invités qui quittent la pièce sur la pointe des pieds, laissant derrière eux un air légèrement parfumé. On se surprend à tendre l’oreille pour un détail qui n’arrive pas – et c’est précisément là, dans cette attente, que Beaudoin place la véritable matière de sa musique. Plus loin, The piano at the top of the hill fonctionne comme un plan large. On imagine un instrument solitaire, perché au bout d’un chemin, jouant pour personne. Le piano ne parle plus seulement par ses notes, mais par la distance qui nous en sépare : on écoute autant le vide entre nous et lui que le son lui-même.

Un seul titre nomme un lieu réel : Valencia, placé en clôture. Il renvoie aux inondations qui ont ravagé la ville en 2024, catastrophe climatique où l’eau emporte à la fois des maisons et des albums de famille. Ici, la mémoire n’est plus seulement intime ; elle devient mémoire partagée, mémoire de la perte collective. Musicalement, on ressent une légère montée de tension : les textures semblent plus chargées, comme si l’eau occupait lentement tout l’espace sonore. Pourtant, Beaudoin se garde de tout pathos. Plutôt qu’un lamento, il propose une atmosphère où la tristesse est une densité de l’air, une pesanteur dans la réverbération. On n’y entend ni sirènes ni cris, mais ce silence étrange qui suit les catastrophes, quand chacun prend la mesure de ce qui a disparu.

On pourrait ranger A Space for Remembering dans la grande famille de l’ambient contemplative. Ce serait oublier ce qui s’y joue : moins un refuge qu’une clairière où l’on accepte de laisser remonter ce qui était enfoui. Beaudoin ne propose pas de s’évader du réel ; il invite à rester avec lui, mais dans une lumière différente. Son travail sur la durée et la répétition doit autant à certaines musiques expérimentales qu’aux pratiques méditatives. Pourtant, rien ici n’a le ton autoritaire de la musique bien-être. Les pièces n’ordonnent pas de se détendre ; elles demandent seulement d’écouter autrement, de considérer chaque son comme une petite topographie émotionnelle.

Que cet album paraisse sur Driftworks n’a rien d’un hasard. Le label britannique, spécialisé dans l’ambient minimaliste, fabrique des éditions limitées à la main, accompagnées de livrets, de photos, parfois d’objets glissés comme des talismans. Dans un univers saturé de flux numériques, ces disques ont le poids spécifique des choses qu’on garde dans une boîte, avec les lettres et les photos. A Space for Remembering s’inscrit parfaitement dans cette philosophie. On l’écoute bien sûr, mais on le feuillette aussi. Le CD devient une petite installation portable : photographies, textes, sons et même le grain du papier composent un même geste. C’est une œuvre qui rappelle que la musique peut encore exister comme objet lent, à l’opposé des playlistes jetables.

Ce n’est pas de la nostalgie, prévient Beaudoin dans ses notes : il ne s’agit pas de revenir en arrière, mais de  tendre l’oreille vers l’avant, de prendre soin de ce qui reste pour permettre à autre chose de commencer. C’est peut-être la plus belle définition de son disque : un art de la mémoire tournée vers le futur, qui ne nie ni la perte ni le désir, mais les fait cohabiter dans un même halo sonore. On conseillera d’écouter A Space for Remembering comme on visite une exposition silencieuse : à volume modéré, sans hâte, en acceptant que certaines pièces nous touchent davantage que d’autres. On y viendra pour le piano brumeux, on y restera pour ces micro-climats émotionnels qui continuent de résonner longtemps après la dernière note. Dans un paysage musical saturé de récits tapageurs, Paul Beaudoin signe ici un album rare : un disque qui n’impose rien et qui, pourtant, transforme l’air de la pièce. Une musique qui ne raconte pas vos souvenirs, mais vous offre un espace pour les laisser, enfin, respirer.

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de PAUL BEAUDOIN

Compositeur américain installé en Estonie, Paul Beaudoin navigue entre partition, image et texte comme on change de focale. Formé à la musique contemporaine mais nourri d’installations, de photographie et d’art sonore, il conçoit ses œuvres comme des espaces à habiter plutôt que comme de simples pièces à écouter. De cycles ambient de longue durée à ses travaux pour musées et galeries, son travail explore la façon dont un lieu, une lumière ou un silence peuvent remodeler nos souvenirs. A Space for Remembering, publié chez le label britannique Driftworks, prolonge ce geste en miniaturisant cette expérience dans un disque aux dimensions de chambre intérieure.

Photo de l'artiste Paul Beaudoin

Solénothèque

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