La pochette de Requiem ressemble à une stèle qu’on aurait déterrée à mains nues. Un bas-relief sombre, deux visages presque effacés par le temps, une arche au centre comme une porte bouchée. Rien n’explique ce qu’on est censé y lire. Et c’est précisément l’invitation de Big Pop : entrer dans une musique qui ne commente pas, qui ne rassure pas, qui ne se range pas. Une musique qui s’éprouve comme on touche une pierre froide : d’abord la texture, ensuite seulement le sens.

Derrière Big Pop, il y a Edward Perraud (batterie, machines) et Frédérick Galiay (basse électrique), deux musiciens qui ne viennent pas du rock comme on arrive dans une boutique de disques, mais comme on traverse un atelier. L’un a le bagage d’une formation savante (jusqu’au Premier Prix d’Analyse au CNSM de Paris), l’autre s’inscrit dans la recherche électroacoustique et la musique de film : autant dire qu’ils possèdent les outils pour construire des formes, déformer des rythmes, fabriquer des illusions de perspective. S’ils s’intéressent aux genres, c’est moins pour y habiter que pour y creuser des tunnels. Ils les court-circuitent, ils les courtisent, puis ils les laissent derrière eux, en marche arrière.
Avec Requiem, le duo signe un deuxième opus qui ressemble à un rite d’assemblage : huit pièces, resserrées, mais pleines de couloirs intérieurs. Et surtout : onze années de travail, revendiquées comme une durée d’incubation plutôt que comme une performance. Dans un monde où tout doit sortir vite, l’idée même de mettre 11 ans est un geste esthétique. Non pas l’obsession perfectionniste, mais la patience du sculpteur : on polit, on casse, on recommence, on écoute vieillir les sons comme on observe une peinture changer à la lumière. Le rock, ici, n’est pas une posture ni une nostalgie. C’est une question. Une “certaine idée du rock”, disent-ils, celle qui, autrefois, avait encore le droit d’être contradiction : brut et sophistiqué, direct et labyrinthique, physique et mental. Big Pop ne cherche pas à moderniser le rock ; il lui rend sa part de danger : celle d’un langage qui ne se reconnaît plus lui-même, qui s’invente au moment où il se prononce.
Dès les titres, quelque chose vacille : How can it be, Do I dare, Wonder do I dare… La formule insiste, elle revient, elle s’auto-interroge. Impossible de ne pas entendre l’écho lointain de T. S. Eliot et de The Love Song of J. Alfred Prufrock, ce poème des hésitations, de la conscience qui se regarde agir, du temps qui s’effrite à force d’être mesuré. Big Pop ne met pas le texte en musique au sens littéral : il en transpose la sensation. Cette manière d’avancer en se demandant si l’on a le droit d’avancer. Cette élégance nerveuse : un pas, puis un doute ; un élan, puis une reprise. Musicalement, la basse de Galiay n’est pas seulement un instrument grave : c’est une charpente mobile. Elle peut devenir riff, grondement, corde tendue, ou véritable personnage principal qui guide la scène comme une caméra. La batterie de Perraud, elle, ne bat pas le tempo : elle le découpe, l’éclaire, le sabote, le multiplie. Et les machines ne servent pas de décor électronique : elles sont parfois l’air même que respirent les morceaux, un voile, une buée, une lumière froide au-dessus du réel. Big Pop ne juxtapose pas l’organique et le synthétique : il les mélange jusqu’à faire douter l’oreille. Est-ce une peau frappée ou un échantillon ? Un souffle capté ou un bruit fabriqué ? Cette incertitude devient un paysage.
On connaît le duo pour son goût des formes amples, des fresques et des détours. Leur précédent chantier, ce double album Big Pop (1h45), constitué de pièces électro-acoustiques et d’expérimentations, avait été décrit comme un carrefour difficile à cartographier : free-rock, Rock in Opposition, collisions entre rugosité à la Shellac, étrangeté à la Sleepytime Gorilla Museum, éclats zorniens, fantômes pinkfloydiens, cinéma mental… Une œuvre à la fois excitante et volontairement inégale, comme un étal de brocante où le bijou côtoie le trivial, où l’audace refuse la cohérence comme on refuserait une laisse. Requiem, lui, donne le sentiment d’une condensation : moins de pièces, mais plus d’ombre portée. Les morceaux semblent tenir par une logique de gravitation, et ce mot apparaît d’ailleurs comme un titre : Gravité. Ici, la gravité n’est pas seulement une humeur funèbre ; c’est une force qui organise. On sent davantage l’intention d’un trajet : non pas l’album patchwork qui exhibe ses coutures, mais un ensemble où les textures communiquent, où les silences ont du poids, où le chaos est cadré. Approximate continuum dit bien ce que l’on traverse : une continuité, oui, mais approximative, comme la vie, comme la mémoire, comme une bande magnétique qu’on rembobine trop souvent. Et puis il y a cette pièce centrale, Requiem (5:55) : non pas une cérémonie solennelle, mais une chambre d’échos où se superposent mémoire et matière. Big Pop ne pleure pas ; il observe. Il met en scène la disparition comme un phénomène acoustique : résonances, retombées, retours, échos, reprises. On ne sort pas de là consolé, mais réveillé, comme après une nuit trop lucide.
Ce que Big Pop réussit, au fond, c’est une chose rare : faire sentir que l’expérimentation peut être charnelle. Le duo ne donne pas de leçon de modernité, il propose une physique. Une musique qui a des surfaces, des angles, des ombres, et qui laisse l’auditeur repartir avec autre chose qu’un avis : une sensation, presque tactile, d’avoir traversé une arche de pierre vers un endroit encore sans nom.
Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Frédérick Galiay et Edward Perraud forment BIG POP comme on branche deux circuits qui n’étaient pas censés se rencontrer… et qui, ensemble, font apparaître une autre électricité.
À la basse électrique, Galiay apporte une science du relief : un jeu charnel, cinématographique, nourri par l’électroacoustique et l’art du montage sonore — la note devient décor, tension, narrateur.

À la batterie et aux machines, Perraud est l’architecte du mouvement : percussionniste d’une précision redoutable, penseur du rythme autant que faiseur d’orage, capable de faire basculer un battement en dramaturgie, une pulsation en vertige.
En duo, ils ne fusionnent pas : ils déstabilisent. BIG POP, c’est leur laboratoire rock sans étiquette, où la matière brute, l’impro et la sculpture studio se répondent comme deux forces qui se provoquent… pour mieux se porter.
