Sur la pochette d’Unstable, une silhouette noire semble en suspension, bras ouverts, comme si elle cherchait l’équilibre dans une pièce trop grande pour elle. On ne sait pas si elle danse, si elle tombe, si elle s’abandonne, mais on comprend déjà l’idée maîtresse : chez Dictaphone, l’instabilité n’est pas un accident, c’est une esthétique. Un art de tenir debout sur des sols mouvants. Et sur ce sixième album, le projet mené par Oliver Doerell célèbre ses 25 ans avec une évidence tranquille : le vacillement peut devenir un moteur poétique, un scénario sonore, une façon d’éclairer le monde sans l’aplatir.

Dictaphone tisse sa toile depuis le début des années 2000 à la lisière des scènes indie et electronica, comme un groupe qui aurait choisi la pénombre non par posture, mais pour mieux distinguer les détails. Ici, les machines ne cherchent pas à briller : elles respirent. Elles se font tapis, grain, halo, parfois presque invisibles, une électricité souterraine qui ne donne pas d’ordres, mais des frissons. Au-dessus, les instruments acoustiques viennent infléchir la matière et la faire parler autrement : clarinette, saxophone, violon, percussions… autant de souffles et de frottements qui ajoutent une chair fragile à l’architecture électronique.
Unstable a cette qualité rare : il est narratif sans être bavard. Il installe des scènes plus qu’il n’impose des messages. On y circule comme dans un film dont il manquerait volontairement des plans, laissant le cerveau fabriquer ses raccords. Les titres eux-mêmes ont la politesse des énigmes : La visite, Don’t move, Illustration, La fin… des panneaux indicateurs plantés dans un brouillard volontaire. Chaque morceau ressemble à une pièce où quelque chose vient de se produire, ou va se produire et où l’on n’entendrait que l’onde qui reste après le geste. Cette écriture quasi scénaristique est l’une des signatures de Dictaphone : un sens du montage, du hors-champ, de la tension douce. L’album se diffuse en climats flottants, parfois fantomatiques, avec une mélancolie qui ne s’appesantit jamais : une tristesse mobile, capable de se transformer en curiosité. Et c’est précisément là que l’instabilité devient fertile : Unstable n’est pas un disque qui cherche à résoudre, c’est un disque qui apprend à habiter l’entre-deux.
Le cœur du projet reste porté par la présence de ses compagnons de route : Roger Döring, dont le jeu de clarinette et de saxophone est depuis toujours la signature sonore de Dictaphone, et les violons éthérés d’Alexander Stolze, qui donnent à certains passages une lumière d’arrière-saison, comme un reflet sur une vitre. Mais Unstable s’ouvre aussi, et c’est l’un de ses charmes : Doerell s’entoure de musiciens et d’amis, comme on convoque des voix dans une pièce pour que l’air change de densité. Cette ouverture prend une dimension particulière avec le lien Bruxelles–Berlin–Téhéran, tissé au fil de collaborations. Parmi les invités, on retrouve les voix de Kaveh Ghaemi et Ashkan Afsharian, rencontrés lors d’une production de ballet moderne de Modjgan Hashemian (2008). Sur La fin, la trompette de Shahab Anousha résonne comme un appel lointain : non pas un solo démonstratif, mais une présence, une balise dans le brouillard. (Doerell et Anousha collaborent aussi au projet spoken word Noufān, signe que chez Dictaphone, la musique aime frôler le texte sans s’y soumettre.) Depuis près de vingt ans, Doerell est lié à la diaspora iranienne à Berlin ; et ce pont culturel n’a rien d’un décor exotique : il travaille l’album de l’intérieur, par des timbres, des accentuations, des façons d’installer la tension. Dictaphone n’illustre pas un monde : il en capte les vibrations, comme le ferait justement un dictaphone, cet objet discret qui enregistre non seulement la voix, mais aussi le silence autour. Autre évolution notable : Unstable donne aux voix une place plus marquée que sur plusieurs disques précédents. La présence d’Helga Raimondi y est essentielle (elle chantait déjà sur Goats and Distortions 5) et sa voix agit comme une lumière froide qui révèle les reliefs : elle ne dramatise pas, elle précise. Raimondi occupe d’ailleurs un rôle cardinal dans l’univers du groupe : artiste de collage, elle est aussi responsable de l’identité visuelle de Dictaphone, signant la pochette et les visuels de concerts. Chez eux, l’image n’est pas un habillage : c’est un organe. Et Unstable se lit autant qu’il s’écoute : comme une suite de photogrammes où les ombres ont une mémoire.
L’instabilité, chez Dictaphone, ne renvoie pas qu’aux textures : elle touche aussi à la mémoire pop, à la façon dont on habite ses fantômes. Le morceau-titre, Unstable, est ainsi annoncé comme un hommage à Ian Curtis de Joy Division, avec des paroles inspirées de la setlist du dernier concert du groupe. Plutôt que de singer une époque, Dictaphone en retient l’ombre portée : cette manière de transformer l’intime en tension collective, d’installer un malaise beau, presque lumineux. Le disque fait d’ailleurs écho à une scène musicale belge des années 80 que Doerell a eu la chance de côtoyer durant sa formation : un héritage de minimal jazz, de musique concrète, d’esprit post-punk, mais filtré, digéré, rendu à l’état de climat. Denovali a laissé venir l’album par vagues, comme si Unstable devait d’abord se révéler par fragments : Desplendor (single I, juin 2025) : une première ouverture, un rideau qu’on tire lentement. Philips Geist (single II, août 2025) : plus nerveux dans ses lignes, plus spectral dans ses arrière-plans. 122 (single III, septembre 2025) : une pièce-charnière, où l’on sent déjà le disque s’organiser comme un récit. Ces singles avaient quelque chose d’un jeu de miroirs : chacun montrait un angle du même bâtiment, sans livrer les plans complets. L’album, lui, donne la circulation; et cette circulation est l’une de ses réussites majeures : Unstable sait enchaîner sans lisser, relier sans fermer.
Dictaphone n’a jamais été un groupe de studio au sens hermétique du terme : leur musique a vécu dehors. Plus de deux cents concerts à travers le monde, des passages dans des festivals comme Mutek, Transmediale, Unsound, Benicàssim… et, surtout, une présence récurrente à l’image : films, séries, théâtre. On retrouve leur empreinte dans The Responder (BBC), The Love He Knows (Ali Mohammad), Don’t Move (Modjgan Hashemian), Ring (Felix Ruckert)… Ce parcours explique peut-être la qualité cinématographique de Unstable : il ne fait pas film, il pense comme l’image pense — par ellipses, par atmosphères, par tensions qui se déplacent. Et s’il fallait résumer la sensation générale, on dirait que Dictaphone travaille la chaleur du minimalisme. Une musique capable d’être subtile et élégante, mais jamais distante : elle donne “une forme à vos pensées”, comme si elle sculptait l’air autour de vous. Une musique à apprivoiser le soir, à laisser s’installer, chaque écoute révélant un détail nouveau, une aspérité, une respiration, un petit éclat qui n’était pas là hier.
Unstable n’est pas un disque qui décrit l’instabilité : il la pratique avec douceur, intelligence, et une étonnante générosité. Il transforme le déséquilibre en espace de projection. Il fait du fragile une force. Il prouve, surtout, qu’une musique peut être profondément mélancolique sans être lourde, profondément expérimentale sans être froide, profondément narrative sans avoir besoin de raconter une histoire de A à Z. Dictaphone signe ici un album feutré mais tenace, un disque qui se glisse sous la peau, et qui y reste comme une ombre familière.
En programmation dans Solénoïde – Mission 242, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Né à la fin des années 90 à Berlin autour du Bruxellois Oliver Doerell (electronics / bass / noise), Dictaphone avance depuis plus de deux décennies comme un petit laboratoire de clair-obscur : une music de chambre électronique, nourrie d’un amour assumé pour certaines vibrations bruxelloises des années 80. Très vite rejoint par Roger Döring (saxophone, clarinette), puis par Alex Stolze (violons) en 2009, le trio a construit une signature faite de souffles instrumentaux, de couches délicates et d’une tension feutrée qui raconte sans expliquer.
De m.= addiction (2002) à Poems from a rooftop (2012, Sonic Pieces), en passant par Nacht et Vertigo II (City Centre Offices), Dictaphone a tissé un répertoire acclamé, porté sur scène dans plus de vingt pays (Mutek, Transmediale, Unsound, Benicàssim…). Chez Denovali, le groupe poursuit cette quête : ne pas faire de la musique “pour faire”, mais créer ce qui manquait. Autour du noyau dur gravite une constellation d’invités (Malka Spigel, Stephan Wöhrmann, Klaus Bru, Piotr Rybkowski, Mariechen Danz…), tandis que Helga Raimondi apporte sa voix et son univers visuel. Dictaphone, c’est l’art de la précision brumeuse : une architecture de détails, un cocon pour les nuits sereines… et les vertiges intérieurs.
