CHARLES-ERIC CHARRIER

Un

Off - record label - Décembre 2025

Chronique

À la première écoute, Un ressemble à un disque qui aurait décidé de retirer la lumière électrique pour laisser parler la braise. Pas une braise décorative, non : une chaleur dense, proche, presque tactile, comme si chaque note avait été frottée à la peau plutôt qu’installée sur une portée. Enregistré au Studio Vetter, royaume analogique posé au bord de la forêt de Brocéliande, l’album de Charles-Éric Charrier porte cette patine rare : celle d’un son rond, chaud, vivant, qui respire avec ses creux, ses murmures, ses silences… et ses accidents. Ici, rien ne brille comme il faut : tout palpite.

Pochette de l'album "Un" par l'artiste Charles Eric Charrier

La pochette dit déjà beaucoup. Un mur oxydé, granuleux, presque rongé par le temps. Et, au centre, une petite ouverture, une lucarne arrachée d’où déborde un bleu-blanc de ciel, comme une sortie de secours inversée : non pas fuir vers dehors, mais laisser dehors entrer en soi. Un est exactement cela : une musique qui ne propose pas l’échappatoire, mais la confrontation. Une intensité qui n’a pas besoin d’effets pour cogner. Une présence qui s’impose dans sa simplicité apparente, et qui, dans le même mouvement, nous attrape par la nuque. Charrier fait partie de ces musiciens qu’on résume mal parce qu’ils n’avancent pas en ligne droite. Sa trajectoire est faite de courbes, de digressions, de métamorphoses : M.A.N, Charles C. Oldman, Oldman, autant de peaux abandonnées sur le bas-côté. Signer aujourd’hui sous son nom n’a rien d’un retour à soi confortable : c’est plutôt une nouvelle mue, une étape où l’on se tient à découvert, sans armure technologique. Et pourtant, la modernité est là, brutale : une énergie presque free, aux frontières d’un hip-hop expérimental et d’un blues hanté, avec le spoken word projeté comme une matière physique, précision, puissance, sensibilité. Le verbe n’est pas posé sur la musique : il la laboure. L’album est construit comme un objet à quatre faces — A, B, C, D — et cette architecture n’est pas un détail : elle dessine un rituel. Les faces A et B sont entièrement composées par Charrier ; les faces C et D naissent de collaborations ou d’idées venues d’ailleurs, arrangées et sculptées par lui. C’est une manière de dire que le ‘Un’ du titre n’est pas l’isolement : c’est l’unité; ce moment où des voix, des corps, des instruments, des souffles, deviennent un même organisme.

Dès Petit &… (39 secondes, mise en bouche sèche), l’album semble enlever la chaise sous l’auditeur : pas d’introduction polie, juste un seuil. Puis Entre Tes Cuisses ouvre une transe hybride : piano (Jérôme Cousin), violon (Dominique Queffélec), alto (Jean-Charles Queffélec), et la voix de Charrier qui s’avance sans masque; une proximité troublante, presque cinématographique. Call Ray danse ensuite comme un pantin magnétique : beat acrobatique, dialogues de basse, guitare, piano, et une tension qui tient du rêve lucide. Sur War Nigaud, les cordes reviennent poignarder l’air : on croit entendre un hip-hop atmosphérique dont le cœur serait un quatuor fantôme. À ce stade, on comprend la règle du disque : la densité, oui, mais jamais le remplissage. Autour de Charrier gravite une poignée de musicien·nes qui ne décorent pas : ils incarnent. Laurent Komlanvi Bel apporte guitares, batterie, percussions et une forme d’urgence organique (écoutez Sais-Tu…, puis l’impressionnant Clos, co-signé Bel/Charrier/Cousin, sommet de slowcore fiévreux où la musique semble se serrer elle-même la gorge). Béatrice Temple surgit comme une force parallèle : voix, chœurs, orchestration, présence paradoxale, inquiétante et rassurante à la fois. Elle est frontale sur Huit (avec kalimba, électronique, basse), et bouleversante sur Mordu, complainte folk à la lame douce. Gilda Temple signe deux moments qui agissent comme des chambres d’écho intérieures : Sui Generis (piano), et surtout le dernier geste, &, où piano, orgue et orchestration ouvrent une porte sans la refermer.

Les collaborations avec Nicolas Covalesky Richard (électronique sur Tu Flottes Frère et Self) déplacent encore le centre de gravité : l’électronique n’est pas là pour moderniser, mais pour hantiser. Même un instrumental comme Is This A Dream (5:45) refuse d’être un interlude décoratif : c’est une zone de brouillard où l’on avance à l’oreille, comme en pleine nuit, avec la sensation que quelque chose vous suit ou vous précède. Ce qui frappe, au fond, c’est que Un semble chercher une musique originelle sans jamais jouer la carte du folklore. Originelle au sens humain : la vibration de la gorge, le bois qui résonne, le métal qui grésille, le souffle qui tremble. Une ascèse hypnotique : moins de moyens, plus d’abîme. Et une poésie qui, même si l’on ne parle pas français, passe par la chair de la voix, par son grain, par sa gravité. Charrier ne raconte pas : il invoque. Il fait exploser le spoken word en l’amenant sur un terrain rarement atteint : entre noirceur urbaine, rationalité blessée, et mystère total d’une nature qui appelle, irrésistible.

Année faste, dit-on : après Maison Neuve (Dream Baby), voici un album solo qui ressemble moins à une démonstration qu’à une mise à nu. Et quand on sait que Charrier a croisé la route de Sidi Touré, Lena & The Floating Root Orchestra, Rob Mazurek, The Clogs, Rhys Chatham, Jérôme Paressant, on comprend que cette œuvre n’est pas un caprice de studio : c’est une synthèse vivante, l’histoire d’un homme complexe qui a roulé sa bosse et que sublime, ici, la patine du temps. Un ne cherche pas à plaire. Il cherche à être. Et une fois entré, il reste longtemps : comme un spectre calme, lourd, fidèle.

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de CHARLES-ERIC CHARRIER

Charles-Éric Charrier est de ces artistes à plusieurs mains… même quand il joue seul. Multi-instrumentiste (basse, percussions, piano, électronique, voix – jusqu’à la kalimba), il construit ses pièces comme on monte un film : par blocs, par respirations, par frottements de matières. Chez lui, la musique n’est pas seulement une suite d’accords ou de grooves : c’est une mise en espace de la parole, un art du timbre et de l’attaque, une façon de faire tenir ensemble l’organique et l’électrique sans les forcer à se ressembler.

Avec Un, il affirme aussi une méthode : le disque est pensé en quatre faces. Les deux premières (A/B) relèvent d’une écriture entièrement personnelle ; les deux suivantes (C/D) s’ouvrent davantage aux idées des autres, qu’il arrange et relie pour en faire un seul corps. Ce “Un”-là n’est donc pas un isolement : c’est une unité fabriquée, cousue à même les collaborations, les voix invitées, les cordes, les pianos, les guitares.

Son parcours raconte la transformation plus que la destination : longtemps passé par différentes signatures (M.A.N, Charles C. Oldman, Oldman), Charrier publie aujourd’hui sous son nom, comme on cesse de se cacher derrière un masque pour mieux travailler la nuance. Sur scène et sur disque, il a aussi multiplié les aventures et les croisements — de Sidi Touré à Rob Mazurek, de Rhys Chatham à The Clogs, en passant par Lena & The Floating Root Orchestra ou Jérôme Paressant — toujours avec cette même obsession : faire sonner la musique à hauteur d’humain, au plus près des voix, des peaux, du bois, de l’air.

charles eric charrier ph

Solénothèque

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *