Il y a des pochettes qui font déjà de la musique avant même qu’on ait appuyé sur play. Ô Seuil s’ouvre sur un décor d’abandon reconquis : une ossature de béton, des piliers gris comme des vertèbres, et partout la poussée du vivant, fougères épaisses, jeunes branches, mousses obstinées. L’image ne raconte pas la ruine, elle raconte la cohabitation : le minéral et le végétal, l’ancien monde et celui qui insiste, la structure et la sève. C’est exactement là que Mathias Delplanque installe son seizième album : dans cette zone de frottement où rien n’est tout à fait stable, où tout est sur le point de basculer.

Delplanque a une formule qui revient comme une boussole : il conçoit la musique comme une mise en espace du son. Pas une suite de morceaux, mais une architecture habitable. Ô Seuil n’est donc pas une collection de pistes : c’est un bâtiment sonore à neuf pièces, reliées par des couloirs invisibles, des portes qui grincent, des passages secrets. Un disque qui ne déroule pas : il creuse, il découpe, il modèle. Delplanque travaille comme un sculpteur qui ne ferait pas une statue, mais un volume d’air. Un designer sonore qui sait que l’émotion naît souvent des tensions : lumière/ombre, organique/numérique, bruit/mélodie, statique/agité.
On comprend pourquoi, dans Solénoïde, Ô Seuil a pu devenir le fil rouge d’une mission entière (Mission 224): l’album a ce pouvoir rare de fabriquer du récit sans raconter une histoire au sens classique. Il propose plutôt une série de seuils, numérotés de 1 à 9, comme autant de plaques tournantes où l’auditeur change de régime : d’un clair-obscur cinématique à une lenteur quasi doom (sans métal, mais avec la même gravité), d’une transe percussive aux accents moyen-orientaux à des irisations plus asiatiques, de terres ambiantes post-industrielles à des séquences épiques, néo-tribales, hypnotiques. Les seuils ne mènent pas à une destination : ils mènent à des possibles. Et l’artiste le dit lui-même : Les seuils sont souvent plus intéressants que les espaces où ils mènent.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Delplanque fait tenir ensemble des matériaux que tout oppose. L’instrumentarium est à la fois inattendu et étrangement évident : guitare, basse, synthés analogiques, mais aussi vielle à roue, dulcimer, veuze (cornemuse vendéenne), des instruments à mémoire longue, qu’il s’autorise à traiter électroniquement sans les déguiser, comme s’il cherchait leur fantôme plutôt que leur folklore. Et puis, surtout, ce retour du rythme : dafs, gongs, cymbales, tambours, percussions métalliques… Ici, la pulsation n’est pas un simple moteur. Elle agit comme un phénomène physique : elle compacte le son, le densifie, l’aimante. Elle donne au disque une énergie de marche nocturne, de cortège intérieur, de rite improvisé dans une cage d’escalier. Dans certains passages, on a l’impression que la musique frappe à la porte, pas pour entrer, mais pour vérifier qu’on est bien vivant à l’intérieur.
Ô Seuil est aussi un album hanté, mais d’une manière pudique : Delplanque cache ses enregistrements de terrain, les enfouit dans la matière, tout en leur laissant un rôle secret. Des cris enregistrés au balcon pendant le premier confinement (les 20h, les applaudissements, la tension collective), une voix qui chante en bas de chez lui à la même période, des sons glanés sur Internet liés à la mort de Steve Maia Caniço, des feux d’artifice… Ces traces ne s’exhibent pas : elles servent de fondations. Elles ancrent la musique dans un temps précis, celui des confinements et dans un lieu : Malakoff, à Nantes, un quartier HLM traversé par des tensions que l’artiste dit aimer. Tout près, il y a cette zone presque mythologique, la Petite Amazonie, humide, interdite au public, gérée par la Ligue pour la protection des oiseaux. Entre les immeubles et la zone naturelle : un passage, un bord, un sas. Un seuil, encore. C’est là que le disque devient fascinant : il tient dans un même ciel le soleil et l’orage. Il imagine des cheminements entre le béton urbain et la zone humide, entre la colère et l’apaisement, entre le réel brut et la fiction. Et comme la production est d’une précision chirurgicale, l’imprévu ressort d’autant plus : Ô Seuil sait être méticuleux sans être figé. Il a quelque chose de symphonique au sens où Delplanque orchestre des masses, des perspectives, des profondeurs, mais avec une science du contraste qui rappelle autant le montage cinéma que l’art de la narration radiophonique. On croit tenir le fil, puis le fil se dédouble, puis il disparaît dans une fissure, et l’on se retrouve ailleurs, dans une autre salle, avec une autre lumière.
Ce seizième album (et plus de vingt ans de trajectoire sous son nom) s’inscrit d’ailleurs comme une suite directe de Drachen (2015, déjà chez Mind Travels), dont il prolonge le goût pour des pièces puissantes et immersives bâties sur l’acoustique électroniquement transfigurée. Mais Ô Seuil se distingue : plus lumineux, plus mélodique, plus riche harmoniquement, il assume une forme de mobilité émotionnelle. Delplanque, né en 1973 à Ouagadougou et installé à Nantes, reste ce personnage discret et prolifique, à la croisée des scènes ambient, électronique, électroacoustique, concrète, dub et field recording — capable de dub techno minimal sous le nom de Lena, comme de collaborations avec des instrumentistes traditionnels (geomungo, veuze, duduk, mizmar…). Une diversité qui, paradoxalement, rend son parcours encore plus cohérent : chez lui, le style n’est pas une signature graphique, c’est une manière d’écouter le monde et de le remodeler. Ô Seuil ne cherche pas à plaire : il cherche à faire place. Place pour la matière, pour les zones troubles, pour les tensions contemporaines qui s’infiltrent dans la musique comme l’humidité dans le béton. Il y a des albums qui remplissent l’espace ; celui-ci le reconfigure. Et quand le silence revient, on a l’étrange sensation d’avoir traversé un lieu réel — un lieu dont on ne saurait pas dessiner le plan, mais dont on garderait la température sur la peau.
En programmation dans Solénoïde – Mission 224, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Mathias Delplanque est de ces artistes qui ne “composent” pas seulement : ils fabriquent des lieux d’écoute. Compositeur, interprète, improvisateur, producteur, critique musical, créateur d’installations sonores, enseignant, artisan pour la scène (théâtre, danse) et membre fondateur d’ensembles comme Keda, PLY, L’Ombre de la Bête ou The Floating Roots Orchestra, il déploie depuis plus de vingt ans une œuvre protéiforme, toujours tenue par une même obsession : mettre le son en espace.
Formé aux Beaux-Arts, il commence en 1998 par un geste radical : abandonner la sculpture… pour continuer à sculpter autrement, dans la matière sonore. Disques sur labels internationaux, collaborations tous azimuts (musiciens, plasticiens, écrivains, vidéastes, chorégraphes…), installations exposées en galeries et centres d’art, concerts en solo ou en constellation : Delplanque avance en éclaireur, à la frontière du studio et du vivant.
Son travail se décline en plusieurs identités. Sous le nom Lena, il injecte reggae, Afrique et techno minimale allemande dans une électronique dubby, précise et hypnotique. Sous son nom, il tisse une musique hybride et organique, mêlant électronique, instruments acoustiques et enregistrements de terrain, nourrie de drones, noise, trance et traditions africaines ou moyen-orientales.
Et surtout : il joue en direct, corps entier engagé. Passionné par la musique électronique live, il a développé une improvisation très personnelle, fondée sur des dispositifs multiples où les sons sont samplés, manipulés et transfigurés en temps réel, comme si la performance devenait un atelier ouvert, où l’on voit la matière se déplacer. Chez Delplanque, chaque concert est un paysage qui se construit sous nos yeux.
