KHAN JAMAL

Give The Vibes Some

Souffle Continu Records - Novembre 2025

Chronique

Il y a des phrases qui fonctionnent comme des interrupteurs. Quand James Brown lâche son give the drummer some, il ne réclame pas seulement un break : il exige une poussée, une secousse, une montée d’adrénaline capable de faire passer la musique de l’état solide à l’état incandescent. En 1974, à quelques fuseaux horaires du funk, le vibraphoniste Khan Jamal détourne l’injonction et la greffe à un autre corps sonore : Give The Vibes Some. Même principe, autre chimie. 

Pochette de l'album "Give The Vibes Some" par l'artiste Khan Jamal

Cette fois, ce ne sont pas des peaux qu’on fouette, mais des lames métalliques qu’on met en mouvement et le résultat a la précision d’un mécanisme d’horlogerie, avec la violence douce d’un phénomène météo. L’histoire derrière l’album ressemble à une trajectoire en zigzag : Philadelphie, l’underground, puis l’Europe comme détour décisif. Jamal prend le vibraphone en 1968, après deux années dans l’armée passées entre la France et l’Allemagne, aimanté par le jeu de Milt Jackson (Modern Jazz Quartet) et formé auprès de Bill Lewis, référence locale du vibraphone. Dans cette Philadelphie des années 70 où les idées circulent plus vite que les contrats, il cofonde Sounds of Liberation (avec Byard Lancaster parmi les figures clés), tentative rare de marier la transe des percussions (congas en avant) à une improvisation d’avant-garde qui refuse la politesse. Puis viennent les disques Dogtown, micro-label tenu par des musiciens, dont Drum Dance to the Motherland, expérience live saturée de réverbérations et de traitement sonore, comme si l’on jouait dans la chambre d’écho d’un temple industriel. Et puis, l’impasse : pas de concerts, pas de sessions, rien. Alors Paris. En quelques semaines, Jamal trouve des articles, une séance, un studio. Le 28 mars 1974, il enregistre au Studio Palm, à Paris, sous l’aile de Jef Gilson, pianiste et compositeur, fondateur du label PALM (créé en 1973), dont la ligne est presque une provocation : ne publier que des disques introuvables ailleurs. Give the Vibes Some devient PALM number 10, et garde ce parfum d’objet nécessaire mais clandestin, comme un plan de métro qu’on ne donnerait qu’aux voyageurs qui savent déjà se perdre. 

L’album tient sur quatre pièces, format parfait pour une déclaration : pas de remplissage, pas de compromis, que des zones de pression différentes. Pure Energy (9:18) : le titre ment à moitié : l’énergie ici n’est pas un sprint, c’est un courant continu. Le vibraphone, souvent cantonné au rôle d’ornement chic, devient une machine de propulsion. Les notes ne tintent pas : elles s’alignent, s’aimantent, se répondent en ricochets nets. Et soudain, un élément change la gravité du morceau : la batterie, créditée sous le nom Hassan Rashid, pseudonyme derrière lequel se cache Christian Vander (le batteur de Magma), injecte une puissance à la fois jazz et tellurique, la frappe d’un fan d’Elvin Jones, mais avec une obsession de l’élan, du rouleau, du souffle long. On comprend alors le projet : donner quelque chose au vibraphone, ce n’est pas le rendre plus gentil ou plus smooth, c’est lui offrir un châssis, un moteur, un risque. Clint (6:53) : Changement de matière : Jamal passe au marimba, ancêtre en bois du vibraphone. La musique s’assombrit et se réchauffe à la fois, comme si le métal retournait à l’arbre. Ici entre Clint Jackson III, jeune trompettiste texan, et l’instrumentation devient soudain une conversation dans une pièce peu éclairée : la trompette ne cherche pas l’éclat héroïque, elle choisit la ligne, la retenue, une manière de dessiner dans l’air. Le morceau a quelque chose d’un paysage minimaliste vu depuis un train : ce n’est pas l’événement qui compte, c’est la vibration des détails, le grain du bois, l’attaque des mailloches, la façon dont le silence fait partie de la mélodie.  35.000 Feet Up (13:19) : Le titre donne la clé : altitude de croisière, pression cabine, vue au-dessus des nuages. (Certaines éditions mentionnent 35.007, comme si l’apesanteur autorisait un petit écart de mesure.). C’est la grande pièce d’élévation : Jamal construit une spirale, non pas en empilant des accords, mais en répétant des gestes qui se transforment à force d’insister. Le vibraphone devient radar : il scanne, renvoie des signaux, capture des reflets. Et la batterie, toujours sous pseudonyme, agit comme une turbulence contrôlée, un rappel que le ciel n’est pas un décor mais un milieu vivant. Étrangement, cette musique de 1974 a un sens très moderne du flux : elle pourrait hypnotiser un clubber comme elle peut absorber un lecteur immobile. Pas parce qu’elle ressemble à l’électronique mais parce qu’elle comprend instinctivement la transe comme architecture. Give The Vibes Some (5:51) : La pièce-titre est une sorte de signature au feutre noir : plus concentrée, plus nue, presque un autoportrait. Jamal y rappelle que le vibraphone peut être un instrument de méditation sans être un instrument d’ambiance. Il ne caresse pas : il éclaire. Les notes sont des points lumineux, parfois proches, parfois isolés, et l’on a la sensation d’un ciel nocturne où chaque étoile serait frappée à la main, une à une.

On range souvent ce type de trésor dans le tiroir spiritual jazz, ce qui est vrai… et insuffisant. Give the Vibes Some ne se contente pas d’élever : il questionne ce que l’élévation veut dire. Est-ce une montée vers le ciel ? Ou une plongée dans la matière du son ? Ici, le spirituel passe par le concret : la résonance, la frappe, l’air qui vibre autour des lames, la patience du motif. Et quand Jamal cite, en interview, ‘The Creator has a master plan / drum dance to the motherland’, on entend moins un slogan qu’une boussole : une manière de relier l’expérimentation sonore à une nécessité intérieure, à une géographie mentale. À l’époque, Jamal constate que l’Europe écoute parfois mieux que l’Amérique. Des décennies plus tard, l’ironie se retourne : ce disque, longtemps rare, revient comme une pièce manquante. La réédition 2025 par Souffle Continu (remaster/restauration, livret, travail graphique) n’est pas seulement un rattrapage de collectionneur : c’est un rappel que certaines musiques ne vieillissent pas, elles attendent. On voit d’abord le métal prendre de la vitesse : des barres argentées qui deviennent rails, puis on voit le bois (le marimba) faire apparaître une terre, une peau, une mémoire. On voit l’altitude : la lumière blanche des hublots, la lenteur immense des nuages. Et enfin, on voit un atelier : un homme seul, mailloches en main, en train de prouver qu’un instrument catalogué élégant peut aussi être un outil d’insoumission. Au fond, le titre est moins une injonction qu’une permission. Donnez quelque chose au vibraphone : du temps, de la place, de l’attention. Et vous verrez : ce n’est pas l’instrument qui vibre. C’est la pièce. C’est la peau. C’est l’air. 

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de KHAN JAMAL

Né Warren Robert Cheeseboro (1946–2022), élevé à Philadelphie, Khan Jamal a fait du vibraphone et du marimba des instruments de traversée : à la fois percussifs, spirituels, et capables de se frotter au jazz-funk comme au free. Cofondateur de Sounds of Liberation (1970), il a navigué dans les marges créatives, des scènes underground aux collaborations avec des figures comme Sunny Murray ou l’orbite du Sun Ra Arkestra, en gardant toujours ce goût du rythme qui pense et de l’improvisation qui raconte.

Longtemps restée confidentielle, son œuvre connaît depuis quelques années une renaissance grâce aux rééditions, révélant un musicien-passeur, plus architecte de vibrations que simple soliste. Il s’est éteint à Philadelphie le 10 janvier 2022, laissant une discographie qui agit comme un radar : elle capte encore, aujourd’hui, des fréquences que d’autres n’entendent pas.

Photo de l'artiste Khan Jamal

Solénothèque

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