À première vue, la pochette ressemble à un carreau de faïence tombé d’un temple imaginaire : un bleu dense, presque minéral, traversé de tracés blancs comme à la craie. Neuf vignettes alignées en grille, chacune avec son petit système solaire de cercles, d’orbites et de symétries imparfaites. On dirait des diagrammes d’ondes figés, des mandalas bricolés à main nue, ou des cartes de constellations dessinées les yeux fermés. Meditations commence déjà là : dans cette idée simple que l’écoute n’est pas une fuite hors du réel, mais un mode de lecture, une manière de déchiffrer ce qui bouge, ce qui insiste, ce qui revient, ce qui s’éteint.

David Shea n’est pas un nouveau venu dans l’art de fabriquer des mondes auditifs. Originaire de New York, installé entre Bruxelles et Melbourne depuis le début des années 2000, il a empilé plus de 115 œuvres enregistrées depuis 1990, circulant sans cesse entre la scène expérimentale, la composition, le collage et l’ambient d’avant-poste. Son nom a croisé des trajectoires exigeantes (John Zorn, Scanner, Jim O’Rourke, Tullio Angelini), et sa discographie s’est déposée sur des labels aussi divers que Sub Rosa, Tzadik, More Music, Metta Editions, Quatermass… Plus récemment, Room40 est devenu l’un de ses ports d’attache et l’on sent, de plus en plus, une aimantation de son travail vers quelque chose de moins conceptuel au sens académique, et de plus vital : une pratique spirituelle vécue au quotidien, dans la poussière et la lumière, pas dans la vitrine. Meditations n’est pas un disque sur la méditation au sens décoratif du terme. Ce n’est pas une eau parfumée à la sérénité, ni une bande-son neutre pour optimiser une posture. Shea insiste : la méditation est trop souvent enveloppée de mythologies et de symboles d’une paix unidimensionnelle, alors qu’elle relève plutôt d’un terrain complexe, présent dans toutes les cultures, nourri aussi bien par des traditions bouddhistes que par des racines autochtones partout dans le monde. Autrement dit : méditer ne revient pas à effacer le chaos, mais à apprendre à le regarder sans s’y dissoudre. Et c’est exactement l’étrange promesse de ces huit pièces : tenir un espace où cohabitent le souffle, le silence, l’écoute et, en même temps, les pensées dissonantes et consonantes qui nous traversent.
Le dispositif est aussi élégant que contraignant : huit morceaux, environ huit minutes chacun, comme une série de stations temporelles, des chambres d’écho calibrées pour que l’attention ait le temps de s’installer sans s’endormir. Au centre, le piano de Shea (et son piano électromagnétique), qui n’est pas ici une machine à mélodie mais un instrument de gravité : il attire les autres sons, les met en orbite, leur laisse une distance. Autour, un petit ensemble réuni pour des prises live, en groupe, où l’écoute mutuelle fait office de colle et de couture. Ce n’est pas une musique empilée piste par piste : c’est une musique qui se fabrique dans une atmosphère partagée, créée par Shea, puis captée et sculptée avec soin. Le casting ressemble à une constellation qui refuse la hiérarchie : Zheng-Ting Wang au sheng (souffle ancestral, orgue-bambou), Holly Dunn à la guitare électrique, Hamish Larkman à l’échantillonnage et à la spatialisation, Gully Thompson aux bols chantants et au vibraphone, Steve Magnusson à la guitare MIDI et aux ebows, Pat Telfer au vibraphone, Dylan Foley aux textes celtiques et à la voix parlée, et Shea lui-même aux pianos, bols chantants en cristal, voix, guitares acoustiques et textes parlés. L’ensemble est enregistré et mixé par Pat Telfer aux studios Sydney Road et Metta Studios Fitzroy, avec une précision qui ne brille jamais : le son ne cherche pas la vitrine, il cherche l’air.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Meditations refuse la répétition hypnotique facile. On pourrait s’attendre à des motifs, à des boucles rassurantes : Shea prend la direction inverse. Les morceaux avancent par flux, par micro-bifurcations, par nappes qui changent de densité comme un ciel qui se charge. On croit parfois entendre des gazouillis d’oiseaux tournoyer au-dessus de notes suspendues ; ailleurs, des bourdonnements, des vrombissements, des bribes de mélodies, non pas des thèmes, plutôt des réminiscences qui traversent le champ. Cette musique ne vous dit pas quoi visualiser. Elle n’impose ni ruisseau ni plage. Elle ouvre des portes sans indiquer lesquelles, et c’est précisément ce qui rend les images mentales plus libres, plus personnelles : une abstraction qui devient paradoxalement très concrète, parce qu’elle laisse le corps faire sa propre traduction. Les titres, eux, fonctionnent comme des annotations de carnet plutôt que comme des slogans : A Sutra (08:04), A Sunset Walk (08:09), Sitting In A Painted Cave (07:26), puis Memories Of Sitting In A Painted Cave (08:00), comme si l’album acceptait d’emblée cette vérité simple : une expérience n’est jamais ‘une seule fois’, elle continue de se réécrire. Plus loin, Stillness (07:48) ne promet pas l’immobilité : il décrit plutôt un point d’équilibre temporaire, une zone où les sons cessent d’être des événements et deviennent un climat. The Morning I Awoke (08:00) a quelque chose d’une lumière oblique : pas un réveil triomphal, plutôt la reprise de contact avec les détails, avec la texture du monde. Et quand arrivent The Heart Sutra (08:02) puis Svaha (08:18), on comprend que l’album n’a jamais été une simple suite, mais une forme de rite domestique : pas une cérémonie figée, une pratique qui se frotte au quotidien. Les textes qui parsèment les morceaux proviennent de fragments du Sūtra du Cœur du Bouddha, le plus court des textes bouddhistes, composé longtemps après la mort du Bouddha et destiné à être chanté ou psalmodié comme rituel de méditation personnelle. Shea en fait un matériau vivant, un fil vocal qui rappelle que la méditation n’est pas qu’une posture, mais aussi une langue, parfois intérieure, parfois prononcée. Dans le dernier morceau, il lit une traduction du Sūtra du Cœur, traduction elle-même assemblée au fil des écoles et des cultures : Shea raconte un voyage vertigineux, très probablement diffusé d’abord le long des routes de la soie, l’équivalent d’Internet à l’époque, et passé du pali panasiatique aux sources sanskrites et hindi, puis au chinois, japonais, coréen, vietnamien, avant d’atteindre le grec, l’arabe, le latin, et d’autres langues au XXᵉ siècle. D’un coup, la méditation cesse d’être une carte postale : elle redevient un réseau, une circulation, un échange, une conversation entre marchands, dit-il, transposée ici à des musiciens, des langues, des sources sonores. Cette dimension de réseau culmine dans une extension inattendue : un bonus track, Metta Mix, présenté comme un mix live, performance et collage des morceaux, plus des inédits, joué dans Second Life, devant un public en direct, avatars à l’écoute, tandis que Shea diffuse le concert en streaming. Il y a quelque chose de profondément cohérent dans ce détour : la méditation, chez Shea, n’est pas un refus de la technologie. C’est un va-et-vient entre connexions imaginaires, réelles et virtuelles, une manière d’habiter le présent même quand il passe par des interfaces.
On pourrait dire que Meditations prolonge Rituals (2015); Shea le présente lui-même comme une sorte de suite, mais ce n’est pas une suite au sens d’un style reconduit. C’est plutôt une continuité d’intention : croiser et combiner des traditions sans chercher à les synthétiser en une nouvelle doctrine, accepter les contradictions, la lutte pour maintenir une pratique au milieu du chaos et de la violence sociale, et reconnaître que l’acceptation du monde tel qu’il est n’empêche ni les conflits intérieurs, ni les montées de tension, ni les moments de libération. À ce titre, Meditations ressemble à ces dessins blancs sur fond bleu : des symétries qui tremblent, des centres qui apparaissent puis s’effacent, des figures qui ne sont jamais tout à fait identiques, comme si chaque piste était un essai de présence, recommencé huit fois, différemment. Ce disque n’a pas besoin d’être utile pour exister. Il ne promet pas de vous calmer, il vous propose de vous écouter en train d’écouter. Et c’est peut-être cela, sa douceur la plus rare : une musique qui ne vous prend pas par la main, mais vous rend votre propre attention, avec ses éclats, ses fuites, ses retours, ses silences. Une chambre bleue ouverte dans la journée, où l’on respire non pas contre le monde, mais avec lui.
Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
David Shea (né en 1965 à Springfield, USA) est un musicien expérimental et producteur américain passé de la nuit des clubs new-yorkais à la composition la plus aventureuse. Formé au Conservatoire de l’Indiana puis à Oberlin, il transforme le scratch et le sample en instruments à part entière, encouragé par John Zorn (albums sur Avant, Sub Rosa, Tzadik). Installé ensuite à Bruxelles puis à Melbourne, il poursuit une œuvre cinématique et radicale, nourrie par la pensée asiatique. Depuis Rituals (2015) sur Room40, sa musique s’oriente vers une veine plus méditative, entre piano, collage sonore et spiritualité bouddhiste.
