STÄRKER

Spectral

Aesthetical - Décembre 2025

Chronique

On pourrait croire à une simple surface. Un mur, du béton, un bois noirci, des stries verticales comme des coulures d’encre, une poussière minérale incrustée dans la matière. La pochette de Spectral ne raconte pas une histoire : elle installe un climat. Elle fait ce que la musique de STÄRKER sait faire mieux que beaucoup : rendre visible ce qui d’ordinaire reste enfoui, les pressions, les frottements, les ondes longues, les gestes minuscules qui transforment une pulsation en paysage.

Pochette de l'album "Spectral" par le groupe Stärker

STÄRKER, duo franco-canadien composé de Frédéric Arbour (Purgate, Visions, figure familière de l’écosystème Cyclic Law) et Martin Dumais (AUN, SVHS), revient ici avec une œuvre qui ressemble moins à un nouvel album qu’à une mise au point. Spectral est présenté comme leur réalisation la plus aboutie à ce jour, et ce n’est pas un slogan : on entend, dès les premières minutes, une écriture qui a gagné en netteté sans perdre sa part de brouillard. Leur techno demeure sombre, industrielle, dense, réverbérante… mais elle se tient désormais comme un film : plans lents, coupes nettes, profondeur de champ, et cette impression rare que le son n’est pas seulement écouté, il est habité.

Ce qui a fait la signature de STÄRKER, notamment via des sorties remarquées sur Hospital Productions et Zhark Recordings (Berlin), c’est cette façon de marier une rythmique brute à des nappes ambient enveloppantes : une machine qui avance, mais dans une brume. Le duo s’est construit une aura d’unicité par la densité de sa conception sonore, au point que Kareem, directeur de Zhark, saluait déjà cette rareté : un son compact, sculpté, lié par des drones profonds plutôt que simplement empilé. Spectral pousse ce principe plus loin : la tension propulsion/abstraction ne sert plus seulement à maintenir le suspense, elle devient une charpente. Les pulsations analogiques, serrées comme des boulons chauffés à blanc, ne sont pas là pour faire la leçon du 4/4 ; elles servent de colonne vertébrale à de vastes champs sonores corrosifs. On passe d’un battement presque organique, qui palpite plus qu’il ne menace, à des étendues où l’on ne sait plus si l’on se trouve dans un hangar, un rêve industriel, ou une cavité géologique. Le mot spectral est parfaitement choisi : ici, le fantôme n’est pas un effet gothique. C’est une présence, une silhouette dans la réverbération, une matière qui reste après l’impact. STÄRKER ne cherche jamais l’exubérance ni la frontalité. Ils préfèrent la sculpture par la nuance et l’hypnose. Leur tension est liquide : elle s’insinue, elle prend la forme du lieu et de l’oreille, elle ne se résout pas, elle persiste.

L’album (6 titres, 44 min 30 s) fonctionne comme un parcours en salles successives, chacune avec sa densité, sa température, sa luminosité. Nullify (8:45) ouvre au feutre ténébreux : pas de grand fracas inaugural, mais une mise sous tension progressive, comme si l’on réglait la fréquence d’un projecteur invisible. On sent une techno d’esprit plus que de corps : le mouvement est là, mais il agit d’abord sur la perception, sur la peau interne. Continuum (5:54) resserre le cadre. Le rythme y devient une ligne, un rail : il n’écrase pas, il guide. C’est l’art de STÄRKER : faire du battement un outil de mise au point, et du drone une atmosphère qui colle aux objets. Expanse (7:32) tient sa promesse : l’espace s’élargit, mais pas en grand panorama lumineux. Plutôt comme une porte qui s’ouvre sur une zone où l’air est plus lourd. Ici, la réverbération a quelque chose de dramatique, presque cinématographique, une scène où le décor respire autant que les protagonistes. Smother (8:13) étouffe sans brutaliser : la compression est une esthétique, pas une punition. Tout se rapproche, tout se densifie, et pourtant l’écoute garde des interstices, de petites fuites de lumière. Spectral (8:52), accompagné d’une vidéo (voir lien ci-dessous), fait office de centre de gravité. On a l’impression d’un rituel moderne : une énergie quasi cérémonielle, mais retenue, maîtrisée, comme si le duo savait exactement jusqu’où pousser la matière sans la faire exploser. L’hypnose n’est pas une boucle paresseuse : c’est une forme. Enfin Moraine (5:08) ferme le disque avec une élégance froide. Le titre évoque le dépôt laissé par un glacier : ce qui reste après le passage, les strates, les débris, la mémoire minérale. C’est exactement l’impression que laisse Spectral : un album qui ne finit pas, mais qui dépose quelque chose dans l’auditeur.

Les performances live de STÄRKER sont régulièrement saluées pour leur usage singulier du traitement analogique du signal audio et vidéo, créant une expérience audiovisuelle immersive. Spectral porte cette approche en studio : on y entend un duo qui pense en termes de matière et de lumière, pas seulement de fréquence. Les sons semblent traversés par des ombres, comme sur leur photographie : deux silhouettes, une netteté partielle, des diagonales qui coupent le cadre, et ce sentiment que l’essentiel se joue hors champ. La techno, ici, est un art de la suggestion. Ce n’est pas un hasard si l’on peut remonter, dans leur discographie, à des œuvres comme Scorched (2016), EP vinyle chez Zhark : quatre morceaux atmosphériques et lancinants, nourris de drones et de distorsions sifflantes, oscillant autour de tempos techno (souvent proches de 120 BPM) mais capables aussi de ralentir jusqu’au paysage sonore inquiet. Ou encore Substrate, d’abord cassette limitée sur Hospital Productions (2017), puis rééditée en version numérique augmentée et remasterisée (décembre 2022) avec remixes et versions redux signés ORPHX et SHXCXCHCXSH, preuve que STÄRKER dialogue depuis longtemps avec une famille d’artistes qui prennent l’industrie non comme un décor, mais comme une grammaire. Avec Spectral, cette grammaire devient plus unifiée, plus affirmée, plus évocatrice. STÄRKER ne “révolutionne” pas le genre : ils font mieux, ils lui donnent une nouvelle netteté, une profondeur de champ, une manière de tenir l’austérité sans la rendre stérile. C’est un disque d’immersion : immédiat par sa physicalité, riche par ses strates, et suffisamment précis pour qu’on le réécoute comme on retourne dans un lieu, non pour y retrouver la même chose, mais pour constater que l’oreille a changé.

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de STÄRKER

STÄRKER, duo franco-canadien formé par Frédéric Arbour et Martin Dumais, façonne une techno industrielle à haute densité, traversée de drones ambient et de pulsations analogiques qui semblent respirer dans le noir. Passés par Hospital Productions et Zhark Recordings (entre autres), ils cultivent une esthétique de la nuance plus que de la frontalité : tension liquide, textures granuleuses, réverbérations profondes. En live, leur signature s’étend au-delà du son : traitement analogique audio et vidéo au service d’une expérience immersive, où l’image et la fréquence finissent par former un même spectre.

Photo de Stärker, duo franco-canadien composé de Frédéric Arbour (Purgate, Visions, figure familière de l’écosystème Cyclic Law) et Martin Dumais (AUN, SVHS)

Solénothèque

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