On pourrait croire à une simple pochette space : un ventre de fusée, ses grappes de tuyères rouges prêtes à mordre l’air, comme un bouquet de bouches brûlantes. Mais Suborbital Target n’est pas un décor. C’est une mécanique narrative. Une propulsion sonore qui ne se contente pas d’imaginer l’espace : elle le met en scène, micro ouvert sur la gorge métallique des lanceurs, oreille collée aux consoles, et cœur vaguement serré par cette évidence moderne, là-haut, le rêve et la menace partagent désormais la même orbite.

La collaboration réunit trois signatures qui, ensemble, composent une sorte d’équipage idéal pour une mission ambiguë. GROSSO GADGETTO (Christian Gonzalez) traîne derrière lui un cinéma intérieur nourri d’atmosphères inquiétantes, de nappes drone, de breakbeats, de guitares metal, de hip-hop indépendant, de musiques de films, avec ce talent rare pour fabriquer des bandes-son de science-fiction claustrophobes : pas la SF carte postale, plutôt celle des couloirs trop étroits et des alarmes trop proches. Face à lui, STALSK déplie une double présence : Philippe Neau, artisan de paysages sonores expérimentaux, qui crée un lieu imaginaire comme on peint un territoire mental ; et Innocent but Guilty, projet drone ambient/electro bordelais mené par Arnaud Chatelard (aussi à la tête du label Foolish Records), dont le paradoxe inscrit dans le nom devient une esthétique : croiser l’emphase lyrique et l’introspection, naviguer entre déferlantes et eaux calmes. L’album se présente comme une suite de cinq tableaux, chacun arrimé à une séquence ou un motif de la conquête spatiale, mais jamais en mode documentaire neutre. Ici, les faits servent de carburant émotionnel. Les synthés empruntent aux arpèges lents de la Berlin School, ces boucles qui avancent comme des roues dentées, tandis que des dialogues réels de la NASA viennent injecter une fragilité humaine dans l’immensité : voix, procédures, hésitations, confirmations. L’espace, d’un coup, cesse d’être silencieux. Il devient peuplé de phrases courtes, d’ordres calmes, de stress maîtrisé. Une liturgie technique.
La première pièce, Solar Orbiter (11:18), s’ouvre sur un imaginaire de départ : le lancement depuis le Centre spatial Kennedy d’un satellite conçu pour étudier le Soleil. Musicalement, c’est une mise à feu sans flamboyance : la beauté est dans la progression, dans la montée d’une lumière froide. On ne “décolle” pas : on s’arrache lentement, comme si l’on quittait une planète intérieure. Avec Geostationary Orbit (10:04), la musique s’installe à 36 000 km au-dessus de l’équateur, là où les satellites semblent immobiles, où l’on fait tourner l’invisible des télécommunications (et, par extension, nos vies quotidiennes). Le morceau a quelque chose de paradoxalement domestique : c’est l’espace comme infrastructure, l’infini comme service. Les arpèges y deviennent quasi architecturaux : des échafaudages de lumière, une stabilité hypnotique qui n’est jamais totalement rassurante. Le troisième segment, Mission Chang’e 6 (5:25), injecte un autre récit : la sonde chinoise posée sur la face cachée de la Lune, puis le retour sur Terre de 2 kg d’échantillons. Ici, l’album rappelle une évidence : l’espace n’est pas un seul roman, mais plusieurs narrations concurrentes. La musique se fait plus resserrée, comme une capsule : elle tient en peu de temps, mais elle concentre une densité d’images, un goût de poussière lunaire dans la bouche. Puis vient Cox Report (8:59), qui change la température. Une commission américaine publie un rapport accusant la Chine d’activités d’espionnage militaire et commercial (années 1980–1990), un climat qui mènera à l’exclusion de la Chine de l’ISS. À cet endroit, Suborbital Target cesse d’être seulement une épopée : il devient un document émotionnel sur la manière dont le rêve spatial se tresse au soupçon, à la frontière, à la stratégie. Les nappes se chargent, les ombres épaississent ; le cosmos n’est plus le grand dehors romantique, mais un théâtre de lignes rouges. Enfin, Columbia is Disintegrated into the Atmosphere (8:10) : la navette Columbia se désintègre lors de son retour sur Terre. Moment vertigineux, parce qu’il renverse l’imaginaire : ce n’est plus l’ascension, c’est la chute ; ce n’est plus la promesse, c’est la fragilité. Musicalement, l’album évite le spectaculaire. Il choisit autre chose : une gravité sourde, une lenteur qui fait mal, comme si chaque seconde pesait davantage. On n’entend pas une explosion : on entend l’idée même de la perte, et ce qu’elle laisse derrière elle, non pas un silence, mais une vibration persistante.
Le titre de l’album n’est pas innocent, et son texte-programme le dit sans détour : ‘Selon un rapport du Congrès américain, la Chine est capable d’intercepter et de détruire une cible suborbitale sans laisser de débris depuis janvier 2010… ‘ ; la fusée DN-2 testée en mai 2013 serait techniquement capable de détruire des cibles jusqu’à l’orbite géosynchrone. Ce n’est plus seulement la conquête : c’est la capacité. Ce n’est plus ‘aller vers’ : c’est neutraliser. Dans ce glissement, Suborbital Target trouve sa tension la plus contemporaine : l’espace comme horizon, et l’espace comme champ de tir. La réussite de ce disque tient à un paradoxe parfaitement maîtrisé : il est planant, mais jamais vaporeux ; sombre, mais lisible ; mystérieux, mais directionnel. Les arpèges lents fonctionnent comme une navigation (cap, correction, inertie), pendant que les dialogues NASA injectent du réel, non pas comme décor vintage, mais comme preuve que l’exploration est faite de voix, de doutes, d’énoncés très simples prononcés au bord du vertige. Et surtout, l’album pose une question sans la surligner : que reste-t-il du mythe de la conquête, quand l’espace devient un territoire de surveillance, d’exclusion, de destruction possible sans débris ? À écouter Suborbital Target, on se surprend à voir l’orbite comme un lieu moral : une zone où l’humanité projette ses plus beaux élans… et ses réflexes les plus terrestres. Suborbital Target agit comme un radar poétique : il capte les signaux faibles d’une époque où l’on parle d’étoiles avec les mots de la géopolitique, et de géopolitique avec les rêves de l’enfance. Ce disque ne nous raconte pas l’espace : il nous fait sentir ce que l’espace raconte de nous.
En programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Depuis plus de vingt ans, Grosso Gadgetto explore les marges sonores avec une créativité débordante et un refus assumé des conventions. À la croisée du hip-hop indépendant, des musiques électroniques et industrielles, il tisse des univers cinématographiques sombres et immersifs, où se mêlent drones hypnotiques, rythmiques percutantes et mélodies captivantes. Ses compositions, à mi-chemin entre chaos et harmonie, évoquent des bandes-son de dystopies intenses et claustrophobes. Fort d’une discographie prolifique, disponible sur Bandcamp et soutenue par des labels tels que Mahorka ou Jarring Effects, il s’impose comme un architecte sonore inclassable et fascinant.
