GRISES

éveil

Inouïe Distribution - Novembre 2025

Chronique

Il y a des disques qui se posent sur nous comme une lumière. Pas une lumière franche, projecteur impitoyable, mais un halo, celui qui fait vaciller les contours, qui rend les distances plus douces, et le corps plus attentif. Éveil, premier EP de Grises, appartient à cette espèce rare : une œuvre qui ne raconte pas l’ivresse, mais qui la fabrique. Elle en reproduit les symptômes subtils : le léger vertige, l’élan soudain, la lente dilatation du temps, puis cette transe qui surgit sans prévenir, comme si le rythme devenait une seconde circulation sanguine.

Pochette de l'EP "Eveil" par GRISES

La pochette le murmure déjà : un grand bleu nuageux, granuleux, presque tactile, et au centre un rectangle de ciel délavé, comme un paysage aperçu au réveil, quand l’esprit n’a pas encore décidé ce qu’il voit. Le mot Éveil y apparaît comme une inscription simple, mais chargée, un appel, pas un titre. Et Grises, surtout, n’est pas un nom neutre : c’est une théorie en deux lignes. Gris, couleur entre le noir et le blanc ; griserie, légère ivresse, altération de la perception. Le groupe annonce la couleur : ici, on n’opposera pas le net et le flou, le savant et le populaire, le jazz et la chanson; on jouera dans l’entre-deux, cet espace où tout se mélange… et où tout devient plus sensible.

Mené par le guitariste et compositeur Adrien Bally, Grises revendique un jazz électrique pensé comme une porte d’entrée vers l’improvisation : des morceaux enveloppants, un groove solide, des mélodies qui accrochent immédiatement, puis, dans la même respiration, des échappées, des frottements harmoniques, des déformations sonores qui ouvrent des fenêtres. La formation assume un alliage très charnel : synthés, basse et guitare électriques d’un côté ; voix, trompette, flûte et batterie de l’autre. Ce double cœur donne au sextet une palette presque cinématographique : pop, improvisations de jazz, riffs rock, tuttis instrumentaux… comme si l’EP était un montage rapide de sensations, sans jamais perdre le fil. 

L’histoire du projet ajoute une couche fascinante : à l’origine, une voix, celle d’Alienor Kuhn, chanteuse et danseuse, qui enregistrait des improvisations en yaourt. Adrien Bally s’en est servi comme d’une matière première : tronquer, sampler, transformer, harmoniser, puis écrire autour. Autrement dit, la naissance de Grises ressemble moins à une composition classique qu’à un travail de laboratoire affectif : on prélève des fragments d’émotion brute, on les relie, on les met en tension, et on les confie ensuite à un groupe vivant, avec cette volonté de fusionner le langage du jazz (interplay, interprétation, improvisation) et les codes pop/rock/électroniques (format chanson, riffs, son déformé). Aujourd’hui, cette alchimie s’incarne dans un sextet où chaque musicien apporte une histoire, et une manière de respirer la musique. Juliette Spano (chant, flûte) relie deux mondes : flûtiste diplômée de l’ENM de Villeurbanne, chanteuse en formation au Conservatoire Royal de Bruxelles, elle revendique des influences qui vont d’Erykah Badu à Debussy, de Hiatus Kaiyote à Ian Clarke, et cultive une liberté d’improvisation qui donne à la voix une profondeur d’instrument. Rémi Flambard (trompette, bugle), nourri autant par Roy Hargrove que Christian Scott, et par des modernistes comme Marquis Hill, a ce don précieux : faire chanter la trompette même quand l’énergie monte, un lyrisme qui ne perd jamais le groove. Bally, lui, vient aussi du saxophone, et ses compositions portent ce goût de la fusion, renforcé par son tropisme pour les musiques brésiliennes (samba, bossa, MPB, afro-brésilien) : on sent, derrière certaines tensions, un soleil rythmique, une danse intérieure. Aux claviers et synthés, Thibault Le Guérinel arrive avec un parcours qui traverse les musiques actuelles (et la scène), avant son virage vers les claviers : il apporte une science du placement et une précision rythmique qui transforment chaque solo en narration. Et la section rythmique, essentielle ici, n’est pas un simple support : Thomas Ducourtioux (basse), passé par le rock, la funk, le jazz, Zappa, les battles de breakdance et même le metal, sait installer un mouvement qui pousse sans écraser. À la batterie, Adrien Bernet, batteur formé très tôt, passé par Dijon puis Villeurbanne, actif et curieux (jusqu’à se former en gestion de projets culturels), joue comme on sculpte : il modèle l’espace, densifie puis relâche, donne au groupe une respiration d’ensemble. 

Musicalement, Éveil avance par tableaux. Maha kwi agit comme un point d’accroche : une chanson pop à l’ambiance mélancolique, bâtie sur une mélodie simple et profonde née d’une improvisation en yaourt. La voix y est centrale, entourée de contrechants (trompette, guitare), tandis que claviers, basse et batterie oscillent entre sobriété et liberté, cette façon très Grises de faire danser l’écoute sans la brusquer. Puis vient Rêverie, valse jazz instrumentale qui met en avant la polyvalence de Juliette Spano : un trio onirique flûte-guitare-batterie ouvre la porte, et le morceau déroule des scènes comme dans un rêve où l’on emporte, d’un décor à l’autre, un objet resté dans la main. C’est une écriture du passage et un art de la transition, rare à ce niveau d’évidence. Le diptyque Introuble / Trouble (ou Trouble précédé de son seuil) change la texture du réel : guitare distordue, groove lancinant, tension harmonique, parties saturées. Le titre est présenté comme une ode au cri et à la danse, exutoire aux idées obsédantes et c’est exactement cela : un morceau qui transforme la rumination en énergie physique, comme si la pensée, soudain, se mettait à courir. Le solo de claviers y est décrit comme mélodiquement fort et rythmiquement précis : un moment où l’extase se construit note par note, sans tricher. Enfin, Éveil, titre éponyme, se distingue par ses thèmes forts et son énergie extatique : la mélodie (elle aussi issue d’un enregistrement d’Alienor Kuhn) est portée par le timbre de Juliette Spano, tandis que Rémi Flambard au bugle rappelle une évidence trop souvent oubliée : même dans la puissance, on peut rester mélodiste. Ici, la virtuosité n’est pas un exercice,  c’est une intensification du lien entre les musiciens, une preuve d’interaction collective.

Le contexte confirme que Grises n’est pas un secret bien gardé, mais un nom qui circule : lauréat du contrat de filière musiques actuelles Auvergne-Rhône-Alpes (2025), Prix du Solar au Tremplin Jazz au Sommet 2025, 2e Prix Un Doua de Jazz 2023, des distinctions qui disent, à leur manière, la solidité du projet. Surtout, l’EP semble taillé pour le live : deux release parties (au Solar à Saint-Étienne, complet, et au Toï Toï le Zinc à Villeurbanne) et un concert complet au Hot Club de Lyon accompagnent sa naissance, comme si Éveil avait besoin d’un public pour finir de s’allumer.

Le plus beau, peut-être, c’est que Éveil n’a rien d’un manifeste théorique. Il ne vous demande pas de comprendre son mélange : il vous le fait éprouver. Il avance par symptômes, un vertige léger, une chaleur qui monte, une transe qui prend sans prévenirjusqu’à ce moment où l’on réalise que la frontière entre écoute et mouvement a disparu. Grises réussit là où beaucoup s’arrêtent : faire d’un jazz aux frontières de la pop, du rock et de l’électronique une porte d’entrée vers l’improvisation, pas une porte réservée aux initié·es, une porte qui donne sur la rue, la nuit, la peau.

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de GRISES

GRISES, c’est une griserie lucide : un sextet qui fait tanguer le jazz électrique entre groove hypnotique et échappées improvisées. Mené par le guitariste-compositeur Adrien Bally, le groupe tisse des chansons enveloppantes où la voix et la flûte de Juliette Spano croisent la trompette/bugle, les synthés, une section rythmique nerveuse et ce petit vertige qui transforme l’écoute en mouvement. Avec l’EP Éveil, GRISES explore l’ivresse des sens : de la méditation à l’extase, une musique qui ouvre les fenêtres du corps et donne envie de danser… les yeux fermés.

Photo du groupe Grises avec Juliette Spano (chant, flûte), Rémi Flambard (trompette, bugle), Adrien Bally (guitare, composition), Thibault Le Guérinel (claviers, synthés), Thomas Ducourtioux (basse), Adrien Bernet (batterie)

Solénothèque

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