PASSEPARTOUT DUO

Pieces from Places

Autoproduction - Février 2026

Chronique

Il y a des disques qui racontent le voyage comme on raconterait des vacances. Et puis il y a Pieces from Places : un album qui fait du déplacement une méthode, du lieu une chambre d’écho, de la contrainte une forme de luxe. Sélectionné dans la Mission 243 de Solénoïde, ce nouveau projet du duo italien Passepartout Duo ressemble à un carnet de terrain tenu au crayon fin : douze vignettes, captées au fil des résidences, des villes, des architectures et surtout au fil des acoustiques.

Pochette de l'album "Pieces from Places" par Passepartout Duo

Depuis près de dix ans, Nicoletta Favari et Christopher Salvito se construisent une identité en mouvement : pas de studio fixe, pas de ‘son de maison’ verrouillé, mais une manière de composer avec ce qui est là. Leur musique naît d’un écosystème d’outils qu’ils fabriquent eux-mêmes : percussions bricolées, micro-mécaniques portatives, et machines pensées pour être légères… sans être légères au sens esthétique. Ici, l’itinérance n’est pas un décor : c’est un moteur. Chaque morceau devient une négociation entre une idée et un endroit, entre le souvenir et sa résistance à se figer.

On parle souvent de minimalisme comme d’une esthétique du peu. Chez Passepartout Duo, c’est plutôt une esthétique du juste. Le piano ne se donne pas en grand récit : il se fragmente, s’étire, revient en boucles discrètes, et laisse aux résonances le soin d’écrire le hors-champ. Les percussions,  souvent artisanales,  n’accompagnent pas : elles habitent la pulsation, déplacent les centres de gravité, installent une dramaturgie sans théâtre. Le résultat est étonnamment charnel : une musique à la croisée de l’ambient, d’une certaine néo-folk sans folklore, et d’une contemporanéité acoustique qui préfère l’air entre les notes à la démonstration. À l’écoute, on a l’impression que chaque pièce garde sur elle une fine poussière du lieu : un plafond plus haut, un sol plus sec, une fenêtre mal jointe, un silence qui n’appartient qu’à cet après-midi-là.

Parmi les instruments phares, le Chromaplane occupe une place à part : un synthétiseur tactile, pensé pour être expressif, presque organique, capable de reproduire ou d’évoquer des sonorités locales étonnantes. En collaborant depuis 2024 avec KOMA Elektronik pour le commercialiser, le duo ne cherche pas la nouveauté pour la nouveauté : il cherche une interface qui rende la musique manuelle, immédiate, partageable. Car c’est l’une des singularités de Pieces from Places : l’instrumentation est souvent conçue comme une configuration commune, presque un seul instrument joué à deux. On entend la coopération, la coordination, le jeu de relais. Comme si l’écriture se faisait à quatre mains, mais aussi à deux corps, deux respirations, deux attentions.

Chaque titre commence par un ‘From…‘. Ce n’est pas un gimmick : c’est une façon d’annoncer que la musique vient de quelque part, mais sans transformer l’endroit en carte postale. Taipei, Belgrade, Tokyo, Nicosie, Tbilissi, Ayvalik, Kolkata, Fès, Rauma, Chengdu, Viișoara, Trondheim… L’album traverse des latitudes, mais surtout des textures : humidités, bétons, réverbérations, proximités. Les pièces sont comme des fragments d’atmosphère : elles ne décrivent pas, elles déposent. Elles laissent l’auditeur compléter l’image et c’est peut-être là que la musique devient imaginogène : quand elle n’impose pas une géographie, mais ouvre un espace intérieur. On peut écouter ce disque comme une série de petites scènes : un motif de piano qui s’obstine gentiment, une percussion qui boîte volontairement, une lumière synthétique qui passe derrière le rideau, et soudain l’impression d’être là-bas sans y être. Une musique qui appartient à tout et à nulle part parce qu’elle appartient d’abord à l’acte d’écouter.

La référence à la Pfeilstorch donne une profondeur particulière au projet. Car voyager n’est pas seulement un luxe : c’est aussi une histoire de frontières, d’élans, d’arrachements, de retours impossibles. En choisissant cette image, à la fois fascinante et dérangeante, Passepartout Duo rappelle que la mobilité peut être une promesse, mais qu’elle porte aussi ses ambiguïtés. Même le format physique prolonge ce récit : un flexi-disque en édition limitée propose deux titres bonus (From Memphis et From Narva), et sa pochette fait à nouveau écho à la cigogne fléchée via une impression risographique bicolore de l’œuvre I am Pfeilstorch (2024) de l’artiste Uladzimir Hramovich. Comme si le disque avait besoin d’annexes, de marges, de pages volantes,  exactement comme un carnet de route.

Pieces from Places s’inscrit naturellement dans une discographie où le déplacement n’est pas une posture mais une matière de travail. Après Vis-à-Vis (2020), conçu pour une instrumentation portable embarquée lors d’un long voyage en train, puis Argot (2024), où le synthétiseur devenait voix parlée au contact d’un piano virtuose et d’invités (quatuor à cordes, contrebasse, flûtes traditionnelles japonaises), le duo poursuit ici une recherche artisanale et raffinée : faire parler le monde sans l’illustrer, faire danser la précision sans la rigidifier. Cet album confirme une évidence : Passepartout Duo a l’art rare de fabriquer des musiques discrètes qui restent longtemps. Des morceaux qui n’imposent pas leur présence, ils s’installent. Comme une lumière dans une pièce qu’on croyait connaître.

En programmation dans Solénoïde – Mission 243, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de PASSEPARTOUT DUO

Passepartout Duo, c’est un laboratoire nomade à deux corps : la pianiste Nicoletta Favari (Italie) et le percussionniste Christopher Salvito (US/Italie) y sculptent une musique électro-acoustique faite de textures fines et de rythmes métamorphes, qui interroge notre manière d’écouter et de nous relier au son. Depuis 2015, ils avancent sans cesse en réinventant leurs outils : circuits analogiques, percussions hybrides, objets trouvés, installations textiles grandeur nature… jusqu’au Chromaplane, leur instrument tactile conçu avec KOMA Elektronik, primé en 2025 au Guthman Musical Instrument Competition. Entre tournées quasi continues, résidences internationales (Watermill Center, Swatch Art Peace Hotel, etc.), expositions et collaborations (dont Inoyama Land, Radio Yugawara), le duo trace une trajectoire singulière : une musique artisanale, inventive, et résolument ouverte sur le monde.

Photo des artistes italiens Passepartout Duo

Solénothèque

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