MIKE JOHNSON

The Gardens of Loss

Cuneiform Records - Février 2026

Chronique

Sur la pochette, un paysage semble d’abord vouloir rassurer : une vallée verte, des routes qui serpentent, un village minuscule au pied d’un massif rocheux. Mais ces rochers ont quelque chose d’un corps allongé, d’un bloc tombé du ciel, d’une présence qui pèse. The Gardens of Loss ne raconte pas la nature comme carte postale : il la regarde comme on observe un monde familier qui se dérobe lentement, morceau par morceau et qui, parfois, bascule d’un coup.

Pochette de l'album "The Gardens of Loss" par l'artiste Mike Johnson (Thinking Plague)

Car Mike Johnson signe ici un album qui ne raconte pas la perte : il la met en scène comme une matière, un relief, une façon de respirer. Premier disque solo d’un compositeur qu’on associe depuis 1982 au laboratoire indocile de Thinking Plague, The Gardens of Loss assume un geste de rupture douce : se libérer de ce que le nom du groupe provoque attentes, réflexes, étiquettes pour porter seul la responsabilité du résultat. Johnson le dit sans détour : il ne voulait pas faire du Thinking Plagu, il voulait que cela sonne comme lui, avec plus d’instruments orchestraux, de vrais musiciens (pas des samples), et une palette plus vaste, parfois plus accessible, parfois aussi dense et avancée que ses œuvres antérieures.

Ce qui frappe, c’est l’intégration. Ici, l’orchestre n’est pas un costume de gala enfilé sur un groupe rock : il est une seconde peau. Johnson vise quelque chose de plus organique, un grand ensemble électroacoustique à multiples voix, où chaque timbre, cordes, anches, cuivres, guitare électrique, se comporte comme un personnage et non comme une décoration. La distribution ressemble d’ailleurs à un atlas : un quintette à cordes, vents et cuivres, section rythmique au caractère affirmé, et un noyau instrumental typiquement ‘Johnson’ guitares, lap steel, violon, banjo fretless, programmation sampler-synth, jusqu’aux mystérieuses “pencil guitars” sur le morceau-titre. Les partenaires clés donnent de la profondeur au récit : Simon Steensland à la basse (sauf sur la plage 7), Morgan Ågren à la batterie (plages 3 à 6), Kimara Sajn sur 1, 2 et 8, Jeremy Kurn au piano, Elaine diFalco au chant, avec un pupitre de cordes mené par Oene van Geel (violon et rôle de concertmaster). Le disque a été enregistré comme on assemble un souvenir : par fragments, par lieux, par couches. Cordes et bassons captés aux Warning Studios à Amsterdam, vents et anches aux Mighty Fine Studios à Denver ; le reste, voix, batteries, guitares, piano, cuivres, enregistré à la maison. Produit par Johnson, mixé et masterisé avec Colin Bricker, le tout revendique une modernité artisanale : l’orchestre mondial, oui, mais construit par surimpressions, comme si l’on agrandissait une photo jusqu’à voir le grain.

Les titres annoncent déjà une dramaturgie : Dies Irae (3:24) ouvre sur une alerte, un jour de colère où la politique devient météorologie. Les paroles, mêlant l’invective contemporaine et l’ombre liturgique, suggèrent une peur très concrète de bascule, une angoisse qui n’a pas besoin de slogans pour être lisible. Johnson l’explique : il cherche moins la chanson de protestation que l’expression des émotions humaines face à ce qui arrive, ou menace d’arriver. Boys With Toys (1:59) mord ensuite avec un sourire mauvais : satire express, ironie comme couteau court. Freedom y sonne comme un mot creux qu’on fait résonner à coups de moteurs et de jouets destructeurs, une comptine toxique, volontairement facétieuse, qui renverse l’innocence pour montrer la violence du jeu. Avec The Lords of Creation (6:08), le disque s’élargit : on imagine des masses qui se déplacent, des harmonies ambiguës (signature de Johnson) qui refusent le confort d’une tonalité claire. Puis Destitution Meal (2:54) fait basculer l’écoute dans la scène sociale : une file en centaines, des corps défaits par la faim, une pauvreté décrite sans pathos, presque à voix basse, ce qui rend l’image plus dure. Transcience (7:23) est un morceau de fuite : mouvement incessant, rêves d’océan, lune en face, et cette idée d’une seule braise, one flame,  comme dernière lampe dans un monde sans coordonnées. Et puis vient Dumbstruck (7:53), cœur sombre du disque, où la nature n’est plus un refuge mais un relevé d’indices : collines frappées par la mort des arbres, bruits de parkings, déchets, grêle accusatrice, écrans qui avalent les cerveaux, prairies souillées, asphalte qui crie la pluie. Ce n’est pas un prêche : c’est une promenade dont chaque détail devient un symptôme. L’écologie, ici, n’est pas un thème : c’est une texture, une saturation progressive du réel. Le morceau-titre, The Gardens of Loss (7:48), retourne la pochette comme un gant. Les fleurs promettent des merveilles après l’averse, mais un bleu apaisant contient une ecchymose, un bruise, qui contamine les lupins. Beauté et deuil, profusion et poison : la nature n’est pas idéalisée, elle est aimée au moment même où l’on comprend qu’elle s’efface. Johnson résume cet état doux-amer : l’expérience de la beauté et, simultanément, le regret de la voir disparaître sous l’effet de la bêtise et de la cupidité humaines. Enfin, Souless in Gaza (8:28) clôt le voyage comme une chambre d’écho : le titre seul impose une gravité qui déborde la musique. Dans l’économie générale du disque,  regret, perte, menace de perte, on entend là une tentative de donner forme à l’indicible sans le réduire : non pas illustrer l’horreur, mais admettre qu’elle laisse une trace, une ombre sonore, un reste qui ne s’éteint pas. 

Le livret précise : In memory of Harry Fleishman, et l’album est aussi Dedicated to Ben Spees. Ces dédicaces n’alourdissent pas l’écoute : elles la rendent plus humaine. Elles rappellent que ce jardin n’est pas qu’une métaphore environnementale ou politique,  c’est aussi un espace intime, un endroit où l’on enterre et où l’on se souvient. Avec The Gardens of Loss (Cuneiform Rune 521), Johnson orchestre une forme rare : un disque qui pense comme de la musique contemporaine du XXe siècle, mord comme du rock, observe comme une bande originale, et parle comme un poème lucide. Son ambition n’est pas de réconcilier les genres, mais de les rendre inutiles : il fabrique un climat. Et dans ce climat, l’auditeur reconnaît quelque chose d’inconfortable, non pas la fin du monde, mais le bruit quotidien de ce qui s’abîme.

En programmation dans Solénoïde – Mission 243, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de MIKE JOHNSON

Compositeur-guitariste autodidacte à l’érudition affûtée, Mike Johnson trace depuis 1982 une ligne de crête où le rock refuse de rester rock. Cofondateur de Thinking Plague, figure majeure du versant américain du Rock in Opposition, il tisse une musique qui emprunte autant au folk qu’à la musique de chambre et à l’avant-garde classique du XXe siècle : un fil torsadé, dense, volontiers ambigu, impossible à ranger.

Son écriture rigoureuse, labyrinthique, harmoniquement aventureuse, fait dialoguer post-rock et post-classique avec une aisance rare. Et sa guitare électrique, mordante et tranchante, n’écrase jamais l’ensemble : elle s’insinue, une voix parmi d’autres, dans une architecture collective. Aujourd’hui, après huit albums à la tête de Thinking Plague, Johnson franchit un seuil : l’orchestration devient enfin un pilier à part entière de son langage, comme si son imaginaire trouvait soudain l’espace et les instruments pour se déployer en grand.

Photo de l'artiste Mike Johnson (Thinking Plague)

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