Le retour des maîtres du brouillard magnétique
Depuis Music Has the Right to Children, Boards of Canada cultive un art très rare : faire de la mémoire un lieu instable. Chez eux, le passé n’a jamais été confortable. Il tremble, il gondole, il sent la pellicule chauffée, l’émission éducative oubliée, l’enfance qui aurait laissé derrière elle quelques microbes métaphysiques. Geogaddi avait noirci la formule jusqu’à la rendre presque paranoïaque ; The Campfire Headphase ouvrait une clairière pastorale troublée ; Tomorrow’s Harvest transformait l’avenir en archive déjà morte. Avec Inferno, Michael Sandison et Marcus Eoin poursuivent cette œuvre de dérèglement, mais avec une netteté nouvelle, presque cruelle.
Car ce qui frappe ici, ce n’est pas un changement de cap spectaculaire. Boards of Canada ne se trahit pas. Le duo aiguise plutôt sa propre grammaire jusqu’à la faire saigner un peu plus. Les beats sont plus fermes, les textures plus incarnées, les lignes plus acérées. Le brouillard est toujours là, mais il n’adoucit plus : il irrite. Il colle à la peau. Il dépose une suie fine sur chaque morceau.
Un album qui transforme la mémoire en matière radioactive.
Une cérémonie analogique plutôt qu’un simple album
Dès “Introit”, le ton est donné. Le mot appartient au lexique liturgique, et l’impression d’entrer dans une messe déviante ne quittera plus vraiment l’écoute. Inferno ne s’écoute pas comme une collection de pistes : il se traverse comme une progression rituelle, une lente contamination. “Prophecy At 1420 MHz”, morceau-sommet, agit comme une balise cosmique captée sur une radio à ondes courtes mal réglée. Le titre renvoie à la fréquence de l’hydrogène ; la musique, elle, semble capter bien davantage : une prophétie, une défaillance, un sermon pour monde saturé.
C’est peut-être là que l’album surprend le plus. Boards of Canada parle davantage qu’avant. Pas clairement, évidemment. Pas sagement. Mais Inferno est peuplé de voix : vocoders, annonces, prêches, fragments didactiques, restes de discours religieux ou biologiques, paroles qui surgissent comme si la bande elle-même avait commencé à développer une conscience malade. Sur “Father And Son”, le collage vocal donne au morceau des allures de transmission évangélique passée dans une centrifugeuse funky ; sur “The Word Becomes Flesh”, la parole devient matière mouvante, presque embryonnaire ; sur “Age Of Capricorn”, les signes se brouillent entre mystique, prophétie et manipulation.
Ce disque ne livre jamais un message clair. Il préfère l’inquiétude du demi-sens, la logique du portail entrouvert, du couloir qui mène quelque part sans jamais promettre un centre.
- ANECDOTE : L’hexagone comme mot de passe
Avant sa sortie officielle, Inferno a été dévoilé lors de séances d’écoute organisées dans plusieurs lieux à travers le monde, cinémas, auditoriums, églises, disquaires, souvent sous le signe de l’hexagone, motif fétiche du duo. Une manière parfaite d’annoncer non pas un disque, mais un rite de passage.
L’enfer selon Boards of Canada : pas un lieu, un climat
Le grand mérite d’Inferno est de ne jamais céder à la pose apocalyptique. Il aurait pu n’être qu’un disque sombre, un objet lourdement ésotérique, un mausolée chic pour amateurs de mystères analogiques. Il est heureusement beaucoup plus vivant que cela. Sa noirceur n’est pas décorative : elle circule. Elle respire. Elle change de forme.
“Naraka” ouvre une zone dévotionnelle trouble, presque processionnelle. “Into The Magic Land” ressemble à un conte pour enfants laissé trop longtemps dans l’ombre. “Blood In The Labyrinth” avance avec une tension de bande originale hallucinée. Puis vient le nœud du disque : “All Reason Departs”, “Arena Americanada”, “The Process”. Là, Boards of Canada ne semble plus seulement jouer avec ses mythologies habituelles ; le duo ausculte un présent en pleine désagrégation symbolique. Perte de raison, délabrement médiatique, spiritualités de pacotille, ruines américaines, signaux contradictoires : Inferno donne parfois le sentiment que l’époque entière a été branchée sur un vieux synthé malade.
Et pourtant, tout cela n’écrase jamais l’auditeur. C’est même l’un des paradoxes les plus beaux du disque : malgré ses thèmes de dissolution, il reste souvent d’une grâce presque réconfortante. “You Retreat In Time And Space” rouvre une brèche plus tendre, plus flottante, avant que “I Saw Through Platonia” ne laisse l’album se dissiper dans une ambiguïté superbe. Révélation ? Fuite ? Extinction douce ? Boards of Canada, fidèle à lui-même, préfère laisser la question flotter dans l’air, comme un dernier filament de fumée.
Tracklist
INFERNO | 29 mai 2026
- 1 • Introit — 00:35
- 2 • Prophecy At 1420 MHz — 05:04
- 3 • Hydrogen Helium Lithium Leviathan — 04:44
- 4 • Age Of Capricorn — 03:52
- 5 • Father And Son — 03:24
- 6 • Somewhere Right Now In The Future — 02:26
- 7 • Naraka — 05:01
- 8 • Acts Of Magic — 01:18
- 9 • Memory Death — 02:37
- 10 • The Word Becomes Flesh — 05:20
- 11 • Into The Magic Land — 04:35
- 12 • Blood In The Labyrinth — 04:55
- 13 • Deep Time — 03:18
- 14 • All Reason Departs — 06:14
- 15 • Arena Americanada — 05:22
- 16 • The Process — 03:01
- 17 • You Retreat In Time And Space — 05:25
- 18 • I Saw Through Platonia — 02:39
Le plus troublant n’est pas ce que l’on entend, mais ce qui continue de vibrer après.
A propos de Boards of Canada
Formé par Michael Sandison et Marcus Eoin, Boards of Canada demeure l’une des entités les plus singulières de l’histoire de Warp Records. Là où beaucoup ont exalté la machine, eux ont toujours réinjecté du paysage, du trouble, de l’enfance, de la mémoire dégradée et une étrange forme de panthéisme électronique. Leur musique ne cherche pas le futur : elle le retrouve déjà contaminé par le passé.
Verdict : le feu couvait toujours
Avec Inferno, Boards of Canada ne signe pas seulement un retour : le duo écossais rallume un vieux foyer sous les ruines du présent. Peu d’artistes savent encore produire une musique aussi immédiatement reconnaissable sans se contenter de recycler leur propre légende. Ici, rien ne sent la redite de luxe ni le comeback empaqueté pour nostalgiques en manque de frissons. Inferno est un disque dense, vénéneux, somptueusement trouble, qui transforme l’archive en vision, le sample en sortilège, et l’inquiétude contemporaine en fresque intérieure. Un album qui n’exhibe jamais ses flammes pour épater la galerie : il préfère laisser les braises agir lentement, jusqu’à noircir durablement l’imaginaire. Verdict : un grand Boards of Canada, peut-être leur disque le plus habité depuis Geogaddi, et sans doute l’un des retours les plus fascinants, les plus troubles et les plus durablement irradiants de ces dernières années.
― Warp Records est le label historique de Boards of Canada. Référence majeure des musiques électroniques aventureuses, Warp s’est imposé comme l’une des maisons les plus importantes pour les artistes qui aiment sortir des cadres, entre exigence sonore, liberté esthétique et imaginaire avant-gardiste.



