Une encre sortie des profondeurs
Avant même la première note, l’image nous arrête. Sur la couverture conçue par Miguel Carvalhais, à partir d’une photographie de Peter Rejcek, le blanc se strie de rouille. Il ne s’agit ni d’un photomontage ni d’une apocalypse imaginaire : ce paysage est celui des Blood Falls, à l’extrémité du glacier Taylor, en Antarctique.
L’anecdote — Le glacier qui « saigne »
Sous la glace circule une saumure riche en fer. Lorsqu’elle atteint l’air libre, elle s’oxyde et colore la surface en rouge. L’image condense presque tout le propos du disque : une matière enfouie depuis des âges devient soudain visible, parce qu’elle rencontre un autre élément. Comme une note longtemps retenue qui trouverait enfin son espace.
Ce n’est donc pas un ciel étoilé que Joaquim choisit pour figurer l’infini, mais une fissure terrestre. Premier déplacement du regard : le cosmos se laisse peut-être mieux entrevoir sous nos pieds qu’au-dessus de nos têtes.
Nous ne sommes peut-être qu’une virgule dans la phrase de l’Univers. Mais une virgule capable d’écouter.
Quatre éléments pour raconter l’incommensurable
Le premier disque adopte une nomenclature dépouillée : Oxygen, quatre mouvements de Carbon, Hydrogen, Nitrogen. Oxygène, carbone, hydrogène, azote : ces composants de notre organisme deviennent les caractères d’un alphabet sans langue maternelle.
Les vingt minutes d’Oxygen ouvrent un espace de déploiement plutôt qu’un simple préambule. Avec ses quatre fragments, Carbon suggère une matière qui change d’état, se réassemble, hésite entre continuité et rupture. Hydrogen et Nitrogen prolongent cette dramaturgie élémentaire. La liste des titres ressemble à une formule chimique ; elle dessine surtout une partition de notre fragilité.
João Silva y engage sa trompette et Ulrich Mitzlaff son violoncelle, tandis que Vitor Joaquim intervient au piano, à l’orgue, aux synthétiseurs et dans les traitements électroniques. Échantillonnage, synthèse granulaire, voix, souffle, bourdonnements, craquements, parasites radiophoniques : tout un vocabulaire où l’instrument peut devenir poussière et le bruit, présence. Ici, l’électronique ne vient pas corriger le vivant. Elle en révèle les aspérités.
Sous les glaces de l’Antarctique, une étrange écriture couleur de rouille. À l’intérieur de ce double CD, Vitor Joaquim en traduit les signes en vibrations, souffles et poussières sonores. Calligraphy : onze fragments d’infini à déplier, comme une cartographie secrète de notre présence au monde.
Tracklist
Calligraphy - Disc 1 | 23 octobre 2026
- 1. Oxygen - 20:17
- 2. Carbon part I - 4:53
- 3. Carbon part II - 5:19
- 4. Carbon part III - 5:23
- 5. Carbon part IV - 3:46
- 6. Hydrogen - 7:52
- 7. Nitrogen - 10:51
Tracklist
Calligraphy - Disc 2 | 23 octobre 2026
- 8. Long Time and One Last Moment - 7:44
- 9. The Pale Blue Dot - 22:34
- 10. Stellar Atmospheres - 8:14
- 11. Dust Stars - 15:47
Les voix de la Terre ne disparaissent pas dans les étoiles
Il serait facile de réduire Calligraphy à une méditation cosmique désincarnée. Joaquim contrarie cette tentation. Parmi les matériaux convoqués figurent des voix de Carl Sagan, mais aussi des traces de reportages et de vidéos diffusées pendant la guerre à Gaza entre 2023 et 2025, notamment celles des journalistes palestiniens Motaz Azaiza et Bisan. Un chant arabe non identifié traverse également cette mémoire sonore.
Ces présences déplacent la perspective. La même humanité capable de calculer la distance des galaxies produit des images de destruction et des récits de survie. L’immensité n’efface pas les vies singulières ; elle en rend la précarité plus saisissante. Les voix ne sont pas de simples ornements documentaires : elles rappellent que chaque existence est irremplaçable à l’échelle où elle se vit.
Nous sommes faits de matière cosmique, mais c’est sur Terre que cette matière apprend la responsabilité.
Deux disques, deux manières d’habiter l’espace
Le second volet change de focale. Long Time and One Last Moment serre dans un même titre les deux extrémités du temps. The Pale Blue Dot, qui dépasse vingt-deux minutes, convoque le fameux « petit point bleu » de Carl Sagan : la Terre vue de loin, minuscule, sans perdre pour autant un seul de ses habitants. Puis Stellar Atmospheres et Dust Stars laissent le disque s’acheminer vers une question plus intime : comment mesurer l’éphémère avec des unités empruntées à l’éternité ?
Cette dualité se prolonge sur scène. La première partie existe sous la forme d’une performance multimédia réunissant João Silva à la trompette, Ulrich Mitzlaff au violoncelle, Hugo Olim aux images en direct et Joaquim à l’électronique et à la direction. La seconde est pensée pour une présentation en solo. Du collectif à la solitude, il ne s’agit pas de réduire l’échelle, mais de changer de distance d’écoute.
- ANECDOTE VISUELLE : Une saignée dans la glace
Sur la pochette, une coulée rouge fend un paysage antarctique presque irréel. Ce sont les Blood Falls, à l’extrémité du glacier Taylor, près du lac Bonney : une saumure riche en fer dont l’exposition à l’air colore la glace. La photographie est signée Peter Rejcek ; Miguel Carvalhais réalise le graphisme.
Difficile d’imaginer meilleure métaphore : sous une surface réputée immobile circule une matière ancienne, invisible jusqu’au moment où elle laisse sa marque. La calligraphie du monde ne s’écrit pas seulement dans le ciel. Elle affleure aussi sous nos pieds.
Une phrase provisoire dans l’infini
Artiste sonore et visuel installé à Setúbal, chercheur et docteur en informatique musicale, Vitor Joaquim explore depuis les années 1980 les passages entre musique, danse, théâtre et image. Il a également dirigé le festival EME, consacré aux arts expérimentaux, de 2000 à 2009. Calligraphy, élaboré dans son studio Xara entre 2021 et 2026, rassemble ces expériences sans leur imposer de frontières.
Dédié à l’astrophysicienne Cecilia H. Payne et à Carl Sagan, ce double album ne prétend pas rendre l’Univers compréhensible. Il lui restitue quelque chose de plus troublant : une écriture dont nous sommes à la fois l’encre, le papier et les signes fugitifs.
Calligraphy ne propose donc ni carte du ciel ni réponse définitive. Il invite à une forme rare d’humilité émerveillée : écouter notre présence comme une inscription fragile, provisoire, mais jamais insignifiante.
A propos de Vitor Joaquim, João Silva et Ulrich Mitzlaff
Trois explorateurs, trois signatures sonores
Vitor Joaquim — L’art des frontières mouvantes
Artiste sonore et visuel installé à Setúbal, Vitor Joaquim traverse depuis les années 1980 les territoires de l’électronique expérimentale, de la danse et des arts numériques. Collaborateur de Phil Niblock, Scanner ou Stephan Mathieu, cet infatigable chercheur aime transformer la technologie en instrument de perception.
João Silva — La trompette sans frontières
Trompettiste, improvisateur et chercheur, João Silva fait dialoguer souffle acoustique, électronique et création contemporaine. Fondateur de DISRUPÇÃO, plateforme consacrée aux musiques exploratoires, il défend une pratique ouverte où l’improvisation devient un espace de rencontres et d’invention.
Ulrich Mitzlaff — Les cordes de l’imprévisible
Installé à Lisbonne depuis 1996, le violoncelliste et compositeur allemand Ulrich Mitzlaff circule entre free-jazz, improvisation, électroacoustique et projets interdisciplinaires. Son approche singulière transforme le violoncelle en un véritable laboratoire de textures, de tensions et de résonances.
Nous ne regardons pas l’Univers de l’extérieur : nous sommes l’un de ses brouillons vivants.



