L’homme qui va chercher du silence dans l’eau
La mer comme antidote à l’étroitesse
Né en Bavière, installé à Majorque depuis plus de trente ans, Stephan Micus nage presque chaque jour, en toute saison. Ce rituel n’a rien d’une parenthèse touristique : il contrebalance la concentration presque minérale de son travail. Trois mois peuvent lui être nécessaires pour composer quatre minutes de musique. Face à l’étendue marine, confie-t-il, son regard retrouve une largeur que la composition avait momentanément rétrécie.
L’album est dédié « à la mer qui porte en elle toute la musique ». Cette formule est moins une déclaration romantique qu’un programme : écouter non ce que l’océan fait, mais ce qu’il ouvre.
Chez Micus, l’horizon n’est pas une ligne : c’est un instrument invisible.
Il ne collectionne pas les sonorités du monde : il invente les conditions de leur rencontre. Une musique sans frontières, mais jamais sans mémoire.
Un orchestre sans passeport
Douze instruments pour une géographie imaginaire
De Bornéo au Japon, de l’Arménie au Maroc, de l’Inde à l’Afrique australe, en passant par l’Irlande, la Suisse et la Bavière, son instrumentarium ressemble à une improbable assemblée. Mais Micus ne compose pas un atlas folklorique. Il rapproche des voix qui, dans leurs traditions respectives, n’auraient peut-être jamais dû se croiser : le duduk arménien, le shakuhachi japonais, le luth sapeh de Bornéo, la dilruba indienne, les kalimbas africaines.
Tout est composé et interprété par lui, grâce à un patient travail de superpositions.
Tracklist
Traces in the Sand | 13 novembre 2026
- 1. The First Light - 04:22
- 2. Dancing Cranes - 04:07
- 3. The Pearldiver And The Mermaid - 06:47
- 4. Another Day At Sea - 03:25
- 5. For Layla And Majnun - 04:47
- 6. When You Are Near - 03:36
- 7. Brother Dolphin - 03:29
- 8. Light On Water - 07:34
- 9. Swimming With Turtles - 04:04
- 10. Far Horizon - 9:35
Stephan Micus, luth insolite entre les mains, poursuit son exploration d’une géographie musicale sans frontières, où chaque instrument devient une terre inconnue. Chez cet infatigable voyageur des sons, le bois, les cordes et le silence racontent des histoires qu’aucune carte ne saurait situer.
Dix escales, aucun port d’attache
Un théâtre de souffles, de cordes et de reflets
The First Light entrouvre le disque dans un miroitement de hang et de kalimbas. Deux souffles, shakuhachi et duduk, se cherchent au-dessus de cette agitation souple : la lumière paraît monter du fond de l’eau. Dans Dancing Cranes, deux lignes de flûte indienne se répondent, avant de s’unir. Petite illusion de studio : il s’agit du même instrument enregistré à des hauteurs différentes.
The Pearldiver and the Mermaid imagine une conversation entre le sapeh pincé, la cithare bavaroise et le duduk, tandis que Another Day at Sea installe une pulsation plus terrienne, portée par la kalimba, le tambour irlandais bodhrán et le genbri marocain. La même constellation reviendra dans Brother Dolphin, avec une douceur de courant sous-marin.
Puis survient For Layla and Majnun : deux amants légendaires confiés aux tensions du sapeh et de la dilruba frottée. Ici, l’éloignement devient presque tactile. When You Are Near, soliloque du duduk, laisse ensuite apparaître une solitude étonnamment lumineuse.
Sommet de cette dramaturgie discrète, Light on Water superpose trois shō, trois dilrubas et deux duduks : huit lignes pour une sorte d’aurore suspendue. Swimming with Turtles redonne au hang et aux kalimbas leur rondeur joueuse. Enfin, les neuf minutes de Far Horizon étirent le sapeh, les cithares à accords et le duduk vers une côte que l’on ne distingue jamais tout à fait.
La véritable traversée n’a pas lieu entre les morceaux, mais entre les timbres.
Le détail qui change l’écoute
Petites histoires d’instruments extraordinaires
Quelques objets racontent à eux seuls la singularité de cette fabrique. Le sapeh est taillé dans une seule pièce de bois ; le shō, orgue à bouche japonais de dix-sept tuyaux, doit être réchauffé avant d’être joué. Le genbri tend une peau de chameau sur sa caisse ; la dilruba possède vingt-quatre cordes sympathiques, vibrant en écho aux cordes frottées. Quant à la cithare à accords, elle déploie soixante-huit cordes : une petite architecture de résonances.
Les kalimbas, venues notamment d’Éthiopie, de Tanzanie, du Mozambique et du Botswana, rappellent qu’un même principe, des lamelles métalliques mises en vibration, peut engendrer plusieurs langues musicales.
Entre ses lèvres, le souffle devient passeur d’horizons, traversant les continents et les siècles au fil d’une flûte ancestrale. Stephan Micus semble ici murmurer à la pierre une musique venue d’ailleurs, comme si chaque note réveillait la mémoire secrète du monde.
L’art de ne pas reproduire
Micus ne prétend pas jouer le duduk comme un musicien arménien. Son expérience d’autres flûtes et anches transforme spontanément son phrasé. Ce déplacement est essentiel : l’instrument conserve son histoire, mais accède à une seconde vie, personnelle, imprévisible.
Enregistré entre 2023 et 2025 aux MCM Studios, Traces in the Sand prolonge une œuvre déjà traversée de déserts, de forêts et de tempêtes. La pochette bleu profond, signée Sara Micus, ressemble à une surface griffée par le temps : ni photographie de plage ni promesse d’évasion facile.
Ce disque ne cherche finalement pas à reproduire la mer. Il en emprunte le mouvement fondamental : rapprocher, éloigner, effacer, recommencer.
Le sable garde les traces un instant ; la musique leur offre un autre temps.
A propos de Stephan Micus
Le géographe des mondes invisibles
Il existe des musiciens qui parcourent le monde. Stephan Micus, lui, en recueille les souffles, les silences et les mémoires enfouies. Né en Bavière en 1953, installé depuis plus de trente ans à Majorque, cet infatigable explorateur sonore transforme les instruments ancestraux glanés aux quatre coins du globe en une langue musicale qui n’appartient qu’à lui. Flûtes de bambou, luths oubliés, cordes vibrantes et percussions millénaires deviennent les habitants d’une géographie imaginaire, où l’Asie murmure à l’Afrique et où les traditions se rencontrent sans jamais perdre leur mystère. Seul aux commandes de ses orchestres invisibles, ce compagnon de longue date du label ECM compose des musiques sans frontières ni époque, quelque part entre rituel intime, poésie nomade et contemplation des grands espaces. Chez Micus, chaque note semble venir de très loin, comme l’écho d’un monde que nous aurions connu avant même de naître.



