Il existe des disques qui s’écoutent comme on entrouvre une porte. Et puis il y a ceux qui s’ouvrent comme une boîte — pas au sens d’un choc, mais d’un basculement : l’air change, la lumière aussi. Pandora, nouvelle création d’Antonio Testa réalisée avec le collectif Enten Hitti, appartient à cette seconde famille. Cinq pièces, 36 minutes et 32 secondes, et une sensation rare : celle d’assister à un rituel sans folklore, à une cérémonie sans décor, où l’archaïque n’est pas reconstitué mais réinventé.

Le titre convoque forcément le mythe : la boîte de Pandore, d’où s’échappent pensées sombres, maladies, fracas — et, au fond, un reste têtu d’espérance. Testa et Enten Hitti s’emparent de cette ambiguïté comme d’un principe de composition. Leur intention est claire : explorer les zones d’ombre de notre époque tout en développant un processus musical à visée relaxante, un mouvement sonore capable de glisser de l’obscur vers le lumineux en traversant des nuances de clair-obscur. Autrement dit : ne pas nier la laideur du monde, mais fabriquer un passage. Une musique qui ne distrait pas, qui transforme.
La pochette l’annonce à sa manière : une figure humaine suspendue à une liane-arbre, entourée de feuilles vertes et de fruits violets, comme dans un herbier psychédélique. On pourrait y voir une fable : le corps n’est pas dans la chute, il est dans l’ascension. Et Pandora, l’album, fonctionne ainsi : une grimpe lente, sensuelle, organique, où chaque appui est une percussion, chaque feuille un souffle, chaque fruit une vibration tenue. Ce qui frappe d’abord, c’est la matière. Antonio Testa, percussionniste et ethnomusicologue, mais aussi musicothérapeute, ne traite pas les instruments comme des couleurs exotiques : il les fait parler comme des organismes. Avec Enten Hitti, ces érudits de l’ambient ethnique déploient une palette instrumentale impressionnante : percussions du monde, flûtes, échantillonnages, hautbois filtré, instruments en coquillage, balafon, métallophones… Le tout enlacé à des séquences électroniques épurées, des drones, des textures et bourdons. Ici, l’électronique n’imite pas l’ancien : elle lui offre un sol, une chambre d’écho, une atmosphère respirable. Elle agit comme une brume intelligente qui relie les gestes. Le groupe moteur est à l’image du disque : un tressage. Testa porte percussions, flûtes, textures et bourdons. Gino Ape sculpte des séquences électroniques et un hautbois filtré qui apparaît comme un rai de lumière passé au tamis. Pierangelo Pandiscia apporte trompettes, balafon et métallophones, des frappes qui résonnent comme des pierres chaudes posées dans l’eau. Autour d’eux, des invités densifient le récit : Valentina Buroni (voix sur Archaic), Riccardo Sinigaglia (percussions et flûtes archaïques sur Archaic), Luca Bordoli (didgeridoo sur Archaic, chant diphonique sur Become Wind), Sara Pennacchio (haïkus extraits de la vidéo poétique Rime di-vento sur Become Wind), le vétéran Alio Die (bourdon et cithare sur Night Train to Lisboa), et Krisztina Nemeth (voix, improvisation sur un chant folklorique hongrois, Elindultam szép hazámból, sur Pandora). Le disque a été enregistré et produit entre 2024 et 2025 par Enten Hitti et Antonio Testa au Tribe Studio, en Italie — une donnée presque tangible à l’écoute, tant l’ensemble donne l’impression d’avoir été capté dans une pièce où les murs retiennent encore les harmoniques.
Les cinq titres sont autant d’étapes d’un carnet de route spirituel et émotionnel — mais un carnet écrit à l’encre sonore : Archaic (08:03) ouvre comme on allume un feu ancien. Percussions, flûtes archaïques, didgeridoo, voix : tout y a le grain du commencement, cette rugosité qui rassure parce qu’elle est vraie. Rien de ‘muséal’ pourtant : l’électronique, discrète, installe une profondeur de champ, comme si le rite avait lieu dans un paysage nocturne. Tribalia (07:51) n’embrasse pas le cliché du ‘tribal’ : elle en détourne l’énergie. Les frappes ne cherchent pas la transe spectaculaire ; elles travaillent l’intérieur, pulsent comme un cœur qui se souvient. C’est une musique de seuil : elle invite à fermer les yeux pour mieux voir, à écouter la peau des sons. Night Train to Lisbon (06:50) est un voyage sans rails visibles. Le titre évoque le déplacement, mais la pièce privilégie la dérive. Avec Alio Die en renfort (bourdon, cithare), le morceau devient un couloir de résonances méditatives : une gare imaginaire où les annonces sont des drones, où les départs sont des souffles, où l’attente elle-même devient une forme de paix. Becoming Wind (06:13) incarne l’idée de métamorphose. Le chant diphonique de Luca Bordoli y creuse un espace, tandis que des haïkus (Sara Pennacchio) apparaissent comme des éclats de papier dans le vent : peu de mots, beaucoup d’air. La pièce semble se défaire de sa propre pesanteur ; elle ne monte pas, elle s’allège. Pandora (07:35), enfin, ne referme pas la boîte : elle la transforme en chambre d’écho. La voix de Krisztina Nemeth, improvisant autour d’un chant folklorique hongrois, traverse le morceau comme une mémoire vivante, ni décorative ni lointaine. Elle humanise l’ensemble, rappelle que la musique ici n’est pas un paysage extérieur mais une géographie intime. Pandora devient alors une prière pour l’âme, un exorcisme de la laideur du monde et surtout un hymne à l’espoir : non pas l’espoir naïf, mais celui qui reste quand on a tout regardé.
Ce qui rend Pandora singulier, c’est sa façon de dépasser les étiquettes : ambient, électronique, musiques du monde… Tout cela est là, oui, mais fondu dans une synthèse organique. L’album ne juxtapose pas des traditions et des machines : il compose un langage du présent, où des instruments ancestraux et des séquences électroniques s’entrelacent pour distiller une rêverie chamanique, organique et sensuelle. La modernité n’y est pas un vernis ; l’archaïque n’y est pas une carte postale. Les deux se répondent, se contredisent parfois, mais surtout se soignent mutuellement. Destiné à celles et ceux qui recherchent aujourd’hui un espace d’écoute plus profonde, Pandora n’est pas un disque d’ambiance : c’est un disque d’attention. Un disque qui propose de faire de la musique un lieu, un lieu doux et chaleureux, propice à la paix intérieure et à une forme d’élévation. Et si la boîte de Pandore contenait, au fond, non pas une morale, mais une méthode : apprendre à traverser le sombre sans s’y dissoudre, apprendre à écouter la lumière sans se raconter d’histoires. Testa et Enten Hitti, eux, ont trouvé une réponse sonore : dense, atmosphérique, et étrangement régénératrice.
Prochainement en programmation dans Solénoïde – Mission 242, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Antonio Testa est de ces musiciens qui ne jouent pas seulement : ils auscultent le monde à l’oreille. Percussionniste et ethnomusicologue italien, il fabrique des passerelles entre instruments ancestraux, matières sonores brutes et électroniques épurées, comme on relie des continents invisibles. Son travail explore les zones d’ombre contemporaines sans s’y complaire : il cherche la vibration qui apaise, le rythme qui répare, la transe douce qui remet l’âme d’aplomb. Avec Pandora (aux côtés du collectif Enten Hitti), il signe une ambient organique et rituelle, où percussions du monde, souffles archaïques, drones méditatifs et voix incantatoires deviennent un voyage intérieur dense, sensuel, et étrangement lumineux.
