BEYOND SENSORY EXPERIENCE

In This Our Life

Cyclic Law - Décembre 2025

Chronique

La première chose que l’album vous dit, il ne la dit pas avec du son. Il la dit avec une image. Sur la pochette, un visage en très gros plan, renversé dans l’ombre, lèvres entrouvertes, regard fixé quelque part au-dessus de nous. On pourrait croire à une capture de film, au plan final d’un drame muet. Sauf que ce n’est pas un visage humain : c’est celui d’un mannequin. Un objet imitant la forme d’un homme ou d’une femme, une peau sans circulation, une expression moulée pour ressembler à l’émotion. Et tout change.

Pochette de l'album "In This Our Life" par Beyond Sensory Experience

On ne regarde plus quelqu’un : on regarde l’idée de quelqu’un. On ne lit plus une souffrance : on lit la fabrication d’une souffrance. Cette nuance troublante, presque conceptuelle, est la porte d’entrée parfaite dans In This Our Life, nouvel album de Beyond Sensory Experience (BSE), duo suédois formé en 2001 à Uppsala par Drakh et K. Meizter (également mentionnés comme Jonas Aneheim et K. Meizter). Car la musique de BSE a toujours travaillé ce point précis : le moment où l’intime devient architecture, où l’émotion n’est plus un cri mais une matière, où la fragilité prend la taille d’un bâtiment. 

La critique l’a souvent relevé à propos des précédents disques : Beyond Sensory Experience sait créer une vaste palette de sentiments à partir d’un minimum d’éléments. Des œuvres immersives, mélancoliques, d’une beauté trouble, qui ont installé le duo parmi les présences les plus constantes  et les plus discrètes de la dark ambient contemporaine. Cette constance n’a rien d’une routine : c’est une méthode. Une obstination à tailler le même bloc, mais en changeant l’angle de coupe. Après des sorties sur des labels cultes (Old Europa Cafe, Cold Meat Industry), BSE poursuit aujourd’hui chez Cyclic Law, label français devenu maison de référence pour les musiques sombres et rituelles. In This Our Life, paru en décembre 2025, arrive comme un retour qui ne se contente pas de prolonger : il approfondit et déplie. On y retrouve la signature du duo, nappes de basses fréquences, fragments vocaux lointains, chaleur analogique, harmonies cristallines lentes, mais l’album semble ajouter une dimension nouvelle : une manière plus narrative, plus mobile, comme si la musique acceptait de se raconter non pas en phrases, mais en séquences.

Le mannequin de la pochette n’est pas un détail esthétique : c’est un mode d’emploi. Il suggère une question centrale, presque moderne dans sa brutalité : qu’est-ce qui reste de nous quand la sensation est imitée, quand l’émotion devient un objet d’exposition ? Et c’est exactement là que BSE excelle, car la musique du duo a souvent ce pouvoir étrange : rendre la tristesse non pas expressive, mais fonctionnelle. Comme une machine qui ne produit pas des larmes, mais une gravité. Ici, pas de chant au sens traditionnel. La présence humaine se faufile plutôt sous forme de spoken word, de samples, de fragments de textes préenregistrés : des voix sans corps, ou des corps sans voix, au choix. Des traces. Des preuves. On n’entend pas un personnage : on entend un dossier entrouvert. Comme si l’album laissait traîner des bouts de langage dans un couloir, et que l’auditeur devait reconstituer la scène à partir de ces morceaux.

Les 11 titres dessinent une trajectoire claire et pourtant jamais explicative. Le disque commence à bas bruit, presque à la lisière du silence, puis gagne en densité, en contraste, en percussion savamment dosée. Il y a un art, chez BSE, de faire monter l’intensité sans donner l’impression d’appuyer. La musique n’ordonne pas : elle approche. Until the Feeling Is Gone ouvre comme un seuil : une pièce où l’air est plus lourd que la lumière. On sent déjà ces basses fréquences typiques du duo,  pas comme un effet dark, mais comme une fondation. La sensation de poids arrive avant la mélodie, comme si le corps était informé avant l’esprit. Puis Diagnosing the Decline (2:52) agit comme une note clinique : le titre sonne comme un formulaire, et la musique suit ce mouvement d’examen. BSE ne dramatise pas la chute : il la mesure, la met en coupe, la rend presque lisible. C’est là que l’austérité du duo frappe juste : elle ne refroidit pas l’émotion, elle la stabilise, comme une image qui cesse de trembler. Avec Buried in the Past, le disque semble creuser sous le plancher. Les textures analogiques ont ce grain particulier, une chaleur non réconfortante, plutôt une chaleur de machine qui tourne. Le passé n’est pas souvenir, il est sédiment. Et quand arrive le morceau-titre, In This Our Life (5:02), l’album trouve une forme de centre de gravité : un point où l’on comprend que le sujet n’est pas l’angoisse, mais ce qui vient après, l’acceptation trouble, la lucidité, la vie réduite à ses gestes essentiels. La seconde moitié porte des titres qui ressemblent à des panneaux sur une route nocturne : Heading Into Total Darkness, The Future Is Out of Reach. On pourrait s’attendre au bloc de nuit, uniforme, définitif. Or, In This Our Life refuse la simple pesanteur : il cherche le relief dans l’obscurité. BSE introduit ici des contrastes plus francs, comme des plans qui s’enchaînent : nappes denses et oppressantes, puis passages plus aérés, puis retours de motifs mélodiques qui s’accrochent. Le duo a toujours su rendre la simplicité monumentale, mais l’album amplifie cet art en explorant des formes plus amples et, surtout, en laissant surgir par moments une catharsis mélancolique. Pas une explosion. Plutôt une clarification : l’émotion se met au point, comme l’œil qui s’habitue au noir. A Diamond in the Chain est, à ce titre, un moment clé : l’éclat n’est pas une sortie de secours, c’est un objet coincé dans le métal. Un diamant dans une chaîne, beauté captive, lumière sous contrainte. Numb to It (5:26) pousse encore plus loin cette idée du mannequin : l’anesthésie comme condition moderne, le fait de tenir en se débranchant petit à petit. On n’a pas mal : on a moins. Et ce moins devient un paysage. Stand up So You Can Fall est un titre qui résume à lui seul le cynisme doux-amer de l’album : se relever n’est plus héroïque, c’est une simple manière de se mettre en position de retomber. Puis Sent Into Nothingness agit comme une chambre d’écho métaphysique, avant que In One of These Worlds ne referme l’album sans conclure. Plutôt une porte laissée entrouverte : dans lequel de ces mondes écoute-t-on ? Celui de la réalité immédiate, ou celui plus vaste, plus étrange que ces sons fabriquent derrière nos paupières ?

Là où certaines productions dark ambient glissent vers le flux continu, décoratif, BSE construit, découpe, agence. In This Our Life ne se contente pas d’occuper l’espace : il modifie l’espace. Il réclame une écoute pleine, pas une écoute utilitaire. Il n’est pas “musique de fond”, il est musique qui vous suit parfois à côté, parfois derrière, comme une ombre qui aurait appris vos horaires. Et c’est peut-être cela, au fond, le paradoxe le plus fort : un album sombre qui ne cherche pas à faire peur, mais à rendre l’auditeur présent. Un album mélancolique qui ne demande pas la tristesse, mais la perception. Comme si le mannequin de la pochette n’était pas une figure de mort, mais une alerte : attention, la sensation peut être imitée, alors écoutez pour de vrai.

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de BEYOND SENSORY EXPERIENCE

Beyond Sensory Experience, c’est l’art du clair-obscur tenu sur la durée. Né à Uppsala au début des années 2000, le duo suédois avance loin des effets faciles : une écriture sobre, une science des textures, et ce sens rare du cinéma intérieur où quelques sons suffisent à changer la densité d’une pièce. De leurs premières sorties sur des labels cultes à leur ancrage chez Cyclic Law, BSE a construit une discographie discrète mais aimantée, faite pour celles et ceux qui aiment écouter au bord du silence

Photo du duo suédois Beyond Sensory Experience

Solénothèque

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *