Tromsø, Norvège. L’hiver ne semble jamais finir. Le vent mord la peau, la neige recouvre les routes, et les montagnes plongent directement dans une mer couleur d’acier. Dans un petit appartement au bord du fjord, un homme se penche sur l’écran lumineux d’un Powerbook, casque sur les oreilles. Geir Jenssen, ancien alpiniste devenu musicien électronique, cherche une forme de vérité dans les sons qu’il manipule. Pas des hymnes à danser, pas des machines rutilantes pour clubbers en sueur : autre chose. Quelque chose de plus lent, plus froid, plus essentiel. En 1997, il trouvera ce qu’il cherche : un disque appelé Substrata.
On dit souvent de certains albums qu’ils sont intemporels. Substrata l’est au sens littéral : c’est une musique où le temps se fige, où les minutes se dilatent comme des fissures dans la glace. Dès As the Sun Kissed the Horizon, l’auditeur est happé. Tout ici respire l’immensité : nappes claires, silences tendus, bruissements infimes. C’est une plongée dans l’humus humide du cercle polaire, entre craquements de bois, pluie fine et grondement lointain des glaciers. Chaque titre agit comme une station d’exploration : Poa Alpina, tapis de mousses alpines balayées par le vent; Chukhung, longue errance aux guitares réverbérées ; Sphere of No-Form, abîme sombre où tout repère se dissout et Silene, au bout du chemin, suspendue comme une aurore boréale immobile. Jenssen ne compose pas vraiment, il sculpte des climats. Les field recordings ne sont pas des ornements mais des forces telluriques qui s’entremêlent aux synthés. L’impression est celle d’une caméra invisible filmant les paysages intérieurs d’un esprit nordique.
Pourtant, cette musique n’est pas seulement naturaliste. Elle est aussi hantée. Dans The Things I Tell You ou Hyperborea, résonnent des fragments de Twin Peaks. La voix du Géant, le récit visionnaire du Major Briggs : autant d’apparitions spectrales qui flottent dans la glace. Elles transforment l’écoute en rêve éveillé, à mi-chemin entre cinéma et hypnose. Ce n’est pas un hasard si, au même moment, Jenssen travaillait à la bande-son du film muet L’Homme à la caméra de Dziga Vertov. Substrata porte en lui cette ambition : créer une musique-cinéma, qui projette ses propres images dans l’esprit de chacun.
Brian Eno définissait l’ambient comme une musique aussi discrète qu’intéressante. Substrata est sans doute l’incarnation la plus fidèle de cette définition. Il peut se fondre dans le silence, comme une nappe invisible. Mais à la moindre attention, il révèle des détails d’une richesse inouïe : un souffle, une résonance, un fragment de voix. David Stubbs, critique à Melody Maker, résumait en 1997 : ‘Le meilleur album ambient que j’aie entendu depuis l’ère glaciaire, d’une beauté terrifiante et enveloppante.‘ Vingt-cinq ans plus tard, rien n’a changé. Substrata est toujours ce disque paradoxal : froid mais organique, minimaliste mais bouleversant, désolé mais lumineux.
Le mot substrat recouvre plusieurs sens : la matière première qui soutient tout le reste, la couche géologique sur laquelle s’érige un paysage et un langage effacé par un autre. Ces trois définitions s’appliquent à l’album. Il est le fondement de l’œuvre de Jenssen, la base géologique de son univers sonore. Il est aussi le passage d’un langage techno-house vers une langue hybride, entre machines et éléments naturels. Substrata est à la fois terre, mémoire et métamorphose.
Écouté aujourd’hui en double vinyle, Substrata conserve une puissance intacte. Dans un monde saturé de bruits, de flux et d’urgences, il agit comme un refuge. Il nous ramène à l’essentiel : la lenteur, le silence, la contemplation. On en sort comme d’un voyage immobile, troublé, apaisé et un peu changé. Peut-être que tout chef-d’œuvre se reconnaît à cela : il nous apprend à regarder différemment. Substrata nous apprend à regarder le monde comme Jenssen regardait ses fjords : avec humilité, émerveillement, et la certitude que la nature restera toujours plus vaste que nous.
En programmation dans Solénoïde – Virée Norvégienne 01 et Solénoïde – Spéciale Biosphere, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Né en 1962 à Tromsø, au nord du cercle polaire, Geir Jenssen a grandi dans un environnement où le froid, la neige et le silence sont des compagnons quotidiens. Alpiniste passionné, il transpose très tôt son goût pour les hauteurs et les paysages extrêmes dans sa musique. D’abord membre du groupe Bel Canto, il s’émancipe au début des années 1990 sous le nom de Biosphere. Ses deux premiers albums, Microgravity (1991) et Patashnik (1994), s’inscrivent dans une veine ambient techno futuriste, où l’on croise satellites, cosmonautes et pulsations électroniques. Son morceau Novelty Waves, utilisé dans une campagne Levi’s en 1995, le fait brièvement connaître du grand public. Mais Jenssen ne cède pas à la tentation de la gloire : il préfère creuser une voie plus intime et radicale.
En 1997, il publie Substrata. Cet album sans beats, fait de nappes glacées, de field recordings et de voix fantomatiques issues de Twin Peaks, devient rapidement un classique de l’ambient. Décrit comme ‘le plus bel album ambient depuis l’ère glaciaire’ (Melody Maker), Substrata impose Jenssen comme un maître incontesté de ce genre discret et exigeant. Depuis, Biosphere n’a cessé d’explorer les marges de l’ambient, entre art sonore et climatologie musicale. Ses disques – qu’il publie souvent sur son propre label, Biophon – ressemblent à des paysages cartographiés par le son : fjords enneigés, stations abandonnées, espaces intérieurs. Ses textures électroniques dialoguent avec des sons du réel – pluie, glace, bois – pour créer une musique à la fois organique et minérale, où l’oreille se perd comme dans un brouillard arctique.
Contrairement à beaucoup de ses pairs, Jenssen n’a jamais cherché à suivre les tendances. Son œuvre avance en silence, fidèle à une esthétique d’isolement et de lenteur. Souvent rapproché de Thomas Köner ou Deathprod, il reste inclassable, oscillant entre ambient, minimalisme et expérimentation. Aujourd’hui encore, Biosphere incarne une forme rare d’intégrité artistique. Sa musique ne se contente pas de décrire la nature : elle est la nature. Elle rappelle que dans un monde saturé de bruits et de flux, le silence et la lenteur sont peut-être les plus grandes formes de résistance – et les plus belles invitations au voyage.