Il suffit d’imaginer une pièce presque vide, l’air un peu plus dense qu’à l’ordinaire, comme chargé d’électricité. Un drap tendu, une fumée lente, et soudain, sans prévenir, des silhouettes surgissent. Pas tout à fait des images, pas tout à fait des présences : des formes qui tremblent, s’allongent, se dédoublent, vous regardent puis se défont.
![Pochette de l'album Phant[as] par l'artiste Camilla Pisani](https://solenopole.com/wp-content/uploads/2026/01/camilla_pisani_lp_600.webp)
On appelait cela la fantasmagorie : un théâtre d’illusions où squelettes, démons et fantômes étaient projetés sur des murs et des étoffes, dans un déluge de lumière et d’ombres, avec cette sensation délicieuse et terrifiante d’être pris au piège d’un songe. Avec Phant[as], son quatrième album, paru en 2022 et premier sur le label français Aesthetical, l’artiste audiovisuelle italienne Camilla Pisani, basée à Rome, ressuscite cet art ancien de la hantise… mais en le passant au filtre de nos nerfs contemporains. Chez elle, la lanterne magique n’a plus besoin d’engrenages : elle s’allume à même le crâne, alimentée par des pensées trop lourdes, des nuits trop pleines, des jours trop étroits. Phant[as] se présente comme la bande-son d’un cauchemar lucide : une expérience où l’on sait que l’on rêve, tout en ressentant chaque détail comme une lame réelle.
La pochette annonce la couleur. Sur un fond noir, un triptyque de visions : à gauche, une sorte d’onde lumineuse, comme un sismographe de l’âme ; au centre, une matière brouillée, entre couloir, architecture et mémoire qui bave ; à droite, un visage spectral, pixellisé, prisonnier d’un grillage de points. Tout est là : signal, brouillage, apparition. Pisani compose exactement à cet endroit, là où l’illusion ne ment pas, mais révèle. Car l’album s’articule autour d’une idée simple et corrosive : l’illusion n’est pas une fuite. C’est un mécanisme qui affecte les sens, fabrique des images et des sons si intenses qu’ils deviennent paralysants… comme certaines peurs. Les fantômes de Phant[as] ne flottent pas dans un château : ils s’installent dans la poitrine, dans l’estomac, dans le futur. Ce disque est aussi un journal de bord, celui d’années marquées par les pensées négatives et des conditions partagées par toute une génération : relations toxiques, précarité et exploitation de l’emploi, incertitude quant à l’avenir, traduite en frustration, épuisement, désespoir, claustrophobie, désir d’évasion —, mais aussi angoisse, panique, sentiment d’impuissance face à la nature et à la maladie. On pourrait croire à un manifeste plombé ; Pisani en fait un dispositif de transformation. Phant[as] n’exhibe pas la douleur : il la met en scène, la projette, la fait circuler, et, par ce geste, la rend manipulable. C’est là que surgit la dimension cathartique : l’album fonctionne comme une séance d’exorcisme sans grand prêtre, où l’outil principal serait le son — arme persuasive, dit-on, et ici véritable levier.
Musicalement, l’artiste prolonge son travail d’interprète de musique audiovisuelle : elle explore l’interaction entre espace, sons et signes graphiques abstraits, comme si chaque texture devait aussi dessiner une géométrie invisible. Sa musique, hybride, puise dans l’ambient, le soundscape, le noise, le minimal électronique ; elle assemble enregistrements de terrain, atmosphères suspendues, textures hypnotiques, et surtout ces rythmes concrets qui donnent l’impression que le monde lui-même claque des dents. Le résultat ? Une matière souvent presque atonale, faite de drones, de cliquetis, de pulsations ; un courant sombre mais étrangement fluide, qui ne cherche pas l’effet facile. Ici, la peur n’est pas un jumpscare : c’est une température. Dès l’ouverture, Endorphins In Oststrand installe un paradoxe : une promesse chimique (les endorphines) dans un paysage intérieur qui n’a rien d’un spa. On avance comme sur une jetée gelée : les sons brillent, mais coupent. Puis vient Abrasive Euphoria (accompagné d’une vidéo), titre-programme où l’euphorie se gagne à la râpe. La pièce superpose des couches épaisses, denses, et des mouvements rythmiques qui évoquent par moments l’arpège trance, non pas pour faire danser, mais pour hypnotiser, comme une lumière stroboscopique tenue trop près des paupières. Des crépitements, des grésillements, des aspérités : tout ce qui pourrait être agressif devient ici sensuel, presque tactile, comme si la rugosité avait son propre velours. À mesure que l’album progresse, les titres jouent le rôle de pancartes au bord du gouffre : The Alien’s Kisses Taste Like A Silent Volcano suggère une tendresse dangereuse, un baiser dont la chaleur n’explose pas, elle couve. Fish Death, court, saisissant, traverse comme une image fixe insoutenable : un symbole brut, sans morale. Kill The Guilt ressemble à une injonction que l’on se répète devant le miroir, sans être sûr de la croire. Et Tales For Violent Days ouvre un carnet de contes où l’on ne raconterait pas des monstres, mais des journées trop humaines ; ces violences minuscules, administratives, relationnelles, qui finissent par faire système. Au milieu de ce cabaret mental, Pisani glisse un morceau qui résume tout le projet : Your Refusal Is My Comfort Zone (avec Vera di Lecce et Serena Dibiase). Comme si le refus, la porte qui se ferme, l’amour qui se retire, l’opportunité qui se dérobe, devenait paradoxalement un territoire connu, presque rassurant. On y entend la logique cruelle des habitudes émotionnelles : on s’abrite dans ce qui fait mal parce qu’au moins, c’est familier. La présence d’invitées agit comme un changement d’angle de caméra : le cauchemar n’est plus solitaire, il devient scène partagée, miroir à plusieurs faces. Et puis il y a l’humour, discret mais réel, un humour de survie, un clin d’œil au milieu de la nuit. Escape From Brian Eno’s Lunar Arms (Passage Remix) fait sourire par son titre même : on imagine une étreinte ambient, cosmique, trop douce, dont il faudrait s’échapper à force d’être enveloppé. Cette ironie légère empêche Phant[as] de se figer en bloc monolithique. Pisani sait que le noir le plus profond a besoin d’une fissure pour respirer. Le sommet, c’est la longue pièce finale : Dissonance émancipée (12 minutes). Un titre comme une déclaration politique intime : la dissonance, habituellement traitée comme erreur ou menace, devient ici un outil de libération. La musique y semble se déplacer sous terre, dans des tunnels mentaux ; des sons apparaissent à la périphérie, s’approchent, se dissolvent, reviennent autrement. On a la sensation d’un rituel hors champ, comme si quelque chose, enfin, se détachait du corps. Ce n’est pas une explosion : c’est une purge lente, une floraison sombre, une délivrance par dispersion.
Ce qui étonne, au fond, c’est que Phant[as], malgré ses sources (tourments, panique, claustrophobie), se révèle étrangement réconfortant, surtout en hiver. Non pas réconfort au sens doudou, mais au sens abri. Comme la fantasmagorie d’autrefois offrait un espace contrôlé pour approcher l’effroi sans y laisser sa peau, l’album invente un théâtre intime où l’on peut regarder ses démons en face, à bonne distance, et même parfois, leur trouver une beauté vénéneuse. Pisani ne nie rien : elle projette. Et dans cette projection, quelque chose se décolle. L’ombre cesse d’être un poids muet ; elle devient forme, mouvement, matière, donc transformable. À l’ère des anxiétés diffuses et des catastrophes en continu, Phant[as] rappelle une évidence : retenir l’obscurité ne la fait pas disparaître. La mettre en son, en espace, en rythme, c’est déjà reprendre la main. Une lanterne noire, oui. Mais tenue volontairement. Et c’est peut-être cela, la vraie sortie du cauchemar : non pas se réveiller, mais apprendre à en diriger la lumière.
En programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Camilla Pisani est une artiste audiovisuelle basée à Rome, à la croisée de la musique et des images mentales. Elle compose des paysages hybrides où l’ambient, le soundscape, le noise et un minimalisme électronique se frottent à des rythmes concrets et hypnotiques. Entre enregistrements de terrain, nappes suspendues et textures granuleuses, son travail explore l’interaction entre l’espace, le son et des signes graphiques abstraits, avec une obsession : faire monter l’intensité, sonore, émotionnelle, presque physique, jusqu’à ce que l’écoute devienne un lieu.
