79°NORD de François Joncour : un disque né d’une mission polaire
Il y a des albums qui racontent un lieu. 79°NORD, lui, fait davantage : il donne à sentir une latitude. Son froid, sa lumière oblique, ses silences traversés de craquements, ses distances qui ne relèvent pas seulement de la géographie, mais aussi de la conscience.
Conçu comme la bande-son du podcast Bruits de Glace, ce nouvel album de François Joncour est né d’une immersion vécue à Ny-Ålesund, base scientifique internationale située au Spitzberg. En septembre 2022, le musicien accompagne des chercheuses et chercheurs venus récupérer deux hydrophones à l’entrée du Kongsfjorden. Ces capteurs sous-marins, en enregistrant les sons du milieu marin, renseignent sur l’état de santé des océans. Le point de départ pourrait sembler technique. François Joncour en fait une matière vibrante, poreuse, habitée.
Car 79°NORD n’illustre pas la science : il en approche la part sensible. Il en recueille les gestes, les voix, les temps morts, les élans, les doutes, les joies courtes, les inquiétudes longues. Il en tire une musique qui ne simplifie rien, mais rend perceptible ce qui, d’ordinaire, échappe aux récits trop lisses : l’épaisseur humaine d’une mission scientifique.
Dans le froid du Svalbard, François Joncour suit les chercheurs au plus près des glaces, des hydrophones et des silences habités. Une expédition à l’origine de Bruits de glace et de 79°NORD, où la science devient écoute, et l’écoute, vertige.
Du Kongsfjorden aux chambres intérieures
Dès les titres, quelque chose se dessine : Des milliers de fois, Au cœur de la nuit, Blue House, Et j’en reviens, Fjordata, Kongsfjorden, En plein jour, En un rien de temps, Ny Alesund, Retour au port. On ne lit pas ici une simple tracklist. On traverse un carnet de bord fragmenté, une suite de balises émotionnelles, presque une topographie intérieure.
Chaque morceau semble fixer une intensité plutôt qu’un événement. Une baisse de lumière. Un resserrement du souffle. Une reprise. Un retour. Une dérive mentale dans le blanc. François Joncour excelle précisément dans cet art : faire glisser le documentaire vers la résonance intime, sans jamais perdre le grain du réel.
Tracklist
79° NORD | 2025
- 1. Des milliers de fois – 03:53
- 2. Au cœur de la nuit – 03:04
- 3. Blue House – 01:54
- 4. Et j’en reviens – 02:54
- 5. Fjordata – 02:08
- 6. Kongsfjorden – 00:36
- 7. En plein jour – 02:21
- 8. En un rien de temps – 02:31
- 9. Ny Alesund – 04:11
- 10. Retour au port – 02:18
Une beauté spectrale, une douceur qui n’innocente rien
Ce qui saisit dans 79°NORD, c’est l’ambivalence persistante de sa beauté. Le disque est doux, souvent d’une douceur presque désarmante, mais cette douceur ne console pas tout à fait. Elle flotte au-dessus d’un fond plus grave. Elle apaise sans anesthésier. Elle laisse passer, sous ses lignes mélodiques et ses voix comme voilées de givre, une inquiétude profonde.
François Joncour possède depuis longtemps cette capacité rare à brouiller les frontières entre chaleur organique et invention électronique, entre format chanson et complexité discrète, entre accessibilité et profondeur. Ici, cette écriture trouve un terrain d’une justesse remarquable. Les textures respirent, les craquements insinuent une tension sourde, les mélodies avancent comme des silhouettes dans la neige, et l’ensemble compose une forme d’alerte lente, presque murmurée.
C’est sans doute ce qui rend 79°NORD si troublant : il ne dramatise pas, il n’appuie jamais. Il laisse la musique déposer en nous l’idée d’une fragilité partagée. Celle des corps exposés. Celle des écosystèmes observés. Celle d’un monde dont la splendeur n’efface plus la vulnérabilité.
Au bord du fjord, François Joncour tend l’oreille à ce que la glace murmure, craque et révèle. Entre prise de son, froid mordant et horizon polaire, le musicien capte ici bien plus qu’un paysage : la vibration fragile d’un monde en train de changer.
79°NORD n’est pas une simple traduction musicale d’un protocole scientifique. C’est une œuvre d’immersion.
Sous les données, des visages ; sous la glace, notre époque
L’une des grandes forces de l’album est de refuser toute hiérarchie entre les domaines. La science, la poésie, la parole, la captation du réel, la composition, l’émotion : tout circule sur un même plan. Cette hybridation n’a rien d’un geste décoratif. Elle touche au cœur du projet. Elle rappelle que les chiffres, les relevés, les protocoles et les courbes ne tiennent jamais seuls. Derrière eux, il y a des présences humaines. Des femmes et des hommes qui observent, attendent, plongent, espèrent, s’inquiètent.
En cela, 79°NORD est un disque politique au sens le plus juste, le plus noble du terme : non parce qu’il assène un discours, mais parce qu’il rétablit des liens. Entre aventure individuelle et destin collectif. Entre la beauté d’un fjord et la violence sourde du dérèglement. Entre l’extrême Nord et notre présent immédiat.
François Joncour, ou l’art de faire écouter autrement
Ce nouvel album prolonge naturellement une trajectoire déjà singulière. Après la pop ciselée, puis les chemins ouverts par Poing, Pastoral Division, le field recording, les collaborations avec les arts plastiques, la danse et la recherche, François Joncour confirme ici une signature précieuse : faire de la musique un lieu de passage entre des mondes qu’on sépare trop souvent.
Avec 79°NORD, il ne nous emmène pas seulement au Svalbard. Il nous place à un point d’écoute. Un endroit où la glace parle, où les données respirent, où la science retrouve des visages, et où la musique devient, sans emphase, une forme aiguë de lucidité.
A propos de François Joncour
Instrumentiste et créateur sonore, François Joncour a d’abord évolué dans des groupes de pop avant de développer un univers personnel à la croisée du minimalisme, de la musique contemporaine, de l’électronique et du field recording. Passé par I Come From Pop, Pastoral Division et son alias Poing, il poursuit depuis plusieurs années un travail où dialoguent création musicale, sciences, arts visuels et formes documentaires.



