Quand le free jazz devient une fête populaire sans frontières
Une commune sonore née dans la nuit occitane
Il y a des archives qui sentent la poussière noble, le document patrimonial, la vitrine bien éclairée. Et puis il y a celles qui reviennent avec les chaussures encore pleines de terre, les cuivres brûlants, les paumes rougies par les percussions. Concert à Prades-le-Lez Vol. 1 & 2 appartient à cette seconde famille : celle des disques qui ne demandent pas à être contemplés, mais traversés.
En janvier 1974, dans une salle du Moulin de Prades-le-Lez, l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra donne corps à l’une des plus belles idées de François Tusques : faire de la musique un lieu de rencontre active entre les communautés, les mémoires, les révoltes et les danses. Le mot “intercommunal” n’est pas ici un ornement administratif. Il désigne une fraternité en actes, une manière de dire que les sons aussi peuvent ouvrir des passages entre les langues, les classes, les continents.
Après avoir marqué l’histoire du jazz français avec Free Jazz, Le Nouveau Jazz ou Piano Dazibao, Tusques refuse de rester prisonnier d’une avant-garde devenue chapelle. Avec l’Intercommunal, le free jazz descend de son piédestal, enlève sa veste théorique et rejoint le peuple. Il ne s’agit plus seulement d’improviser librement, mais de faire danser librement.
50 ans plus tard, cette réédition ne regarde pas seulement vers 1974 : elle nous rappelle qu’une autre manière de faire peuple reste possible, sonore, libre et indomptable.
Le bal des insoumis
Le premier choc de cette réédition tient à son énergie immédiate. Le groupe avance comme une fanfare qui aurait traversé plusieurs ports avant d’arriver en Occitanie : un peu de Nouvelle-Orléans dans les cuivres, un souvenir breton au détour d’une mélodie, des pulsations nord-africaines dans les percussions, du blues dans les mains de Tusques, du minimalisme dans certaines boucles, du funk dans la poussée collective.
Tout circule. Rien n’est folklorisé. Chaque motif semble accueilli comme un compagnon de route, jamais comme une citation exotique. Guem plante les rythmes avec une vigueur tellurique ; Jo Maka fait jaillir du soprano des lignes tantôt râpeuses, tantôt incantatoires ; Michel Marre et Adolphe Winkler donnent aux cuivres une couleur de cortège, entre parade, plainte et appel au rassemblement. Quant à Tusques, il tient le piano comme on tient un carrefour : il relance, dévie, martèle, laisse passer les foules.
Cette “musique de danse libre” porte magnifiquement son nom. Elle ne danse pas pour divertir l’ordre établi, elle danse pour le dérégler.
- ANECDOTE : Le Moulin, la commune et le bal
Avant d’être un disque culte restauré cinquante ans plus tard, Concert à Prades-le-Lez fut d’abord une scène presque villageoise : le Moulin de Prades-le-Lez, en janvier 1974, à quelques kilomètres de Montpellier. On y entend moins la naissance d’un “groupe” que l’apparition d’une petite république sonore provisoire.
Le plus beau paradoxe de l’Intercommunal tient là : cette musique porte des titres de lutte, cite l’oppression, convoque la mémoire de Pierre Overney ou de Kante Facelli, mais elle refuse la raideur du monument. Elle préfère l’élan du bal, la chaleur des percussions, le rire des cuivres, le piano qui relance la marche comme on rallume un feu. Chez Tusques et ses camarades, le manifeste ne se lit pas seulement : il se danse.
Une politique de la joie
Le disque est traversé par une conscience politique explicite. Les titres suffisent parfois à ouvrir le manifeste : Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être un peuple libre, Chanson pour Pierre Overney, En souvenir de Kanté Facelli. On y entend un internationalisme concret, non pas proclamé depuis une tribune, mais soufflé dans les anches, frappé sur les peaux, scandé dans les répétitions.
La formule de l’Intercommunal, faire de la chanson une arme contre l’exploitation et les oppressions, pourrait laisser craindre une musique sévère, didactique, frontale. C’est tout l’inverse. Ici, le sérieux du combat n’empêche jamais la jubilation. Le disque rit, bondit, s’ébroue, s’enflamme. Il sait que la fraternité n’est pas seulement une idée : c’est une température physique, une façon de respirer ensemble dans une même pièce.
Relaxation, sur le second volume, illustre cette tension superbe entre rituel et dérive cosmique. Le morceau semble d’abord chercher un point d’équilibre, puis se met à tourner comme une planète bancale, avec cette profondeur légèrement lunaire qui peut évoquer Sun Ra sans jamais l’imiter. Le son se dépouille, s’étire, se charge d’échos, comme si le bal devenait soudain cérémonie nocturne.
Ici, la fraternité n’a rien d’un slogan poli : elle souffle dans les cuivres, cogne dans les peaux, dérape dans les dissonances et finit par entraîner tout le monde.
Une réédition nécessaire
Soigneusement remasterisée depuis les bandes originales par Gilles Laujol, cette réédition Souffle Continu rend à ces deux volumes leur grain, leur présence et leur pouvoir de convocation. Le graphisme de Stefan Thanneur conserve l’esprit artisanal et frondeur des pochettes originales : silhouettes populaires, inscriptions manuscrites, rouge et vert militants, comme des affiches retrouvées après une assemblée générale prolongée en fête.
Cinquante ans après, Concert à Prades-le-Lez n’a rien perdu de son urgence. Dans un temps où les frontières se redressent, où les replis identitaires reviennent se maquiller en bon sens, l’Intercommunal rappelle qu’une autre géographie est possible : celle des musiques qui s’adoptent mutuellement, des peuples qui se répondent, des danses qui refusent les murs.
Ce double disque n’est donc pas seulement un jalon majeur du jazz français. C’est une boussole rouge et verte, un bal populaire pour temps troublés, une archive ardente où l’on entend encore une idée simple et magnifique : la liberté ne vaut que si elle devient commune.
A propos de l'Intercommunal Free Dance Music Orchestra
Fondé en 1971 par François Tusques, figure majeure du free jazz français, l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra est moins un orchestre qu’une idée mise en mouvement. Après avoir ouvert plusieurs brèches décisives avec Free Jazz, Le Nouveau Jazz ou Piano Dazibao, Tusques cherche une voie plus collective, plus populaire, plus directement reliée aux communautés vivant et travaillant en France.
Le nom dit tout : Intercommunal, pour relier plutôt que séparer ; Free Dance Music, pour réconcilier l’improvisation libre avec la danse, le jazz avec les chants de lutte, les traditions locales avec les circulations africaines, méditerranéennes, bretonnes ou nord-américaines. Autour de lui, des musiciens comme Michel Marre, Jo Maka, Adolphe Winkler, Guem, puis Carlos Andreu, Bernard Vitet, Sylvain Kassap ou Jean-Jacques Avenel contribueront à faire de cette aventure une fraternité musicale mouvante.
L’Intercommunal ne cherche pas à illustrer l’utopie : il la fabrique en direct, à coups de cuivres, de tambours, de refrains, de dissonances et de bals insurgés.
Le label — Souffle Continu, archéologie des braises vives
Avec cette réédition de Concert à Prades-le-Lez Vol. 1 & 2, Souffle Continu poursuit un travail essentiel : remettre en circulation les zones les plus aventureuses, marginales ou visionnaires des musiques françaises et européennes. Le label ne se contente pas de rééditer des disques rares ; il rouvre des passages, restaure des foyers, redonne corps à des œuvres qui avaient parfois continué de brûler dans les marges.
Dans le cas de François Tusques et de l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra, ce travail prend une dimension particulière. Il ne s’agit pas seulement de documenter une page du free jazz français, mais de restituer une pensée sonore complète : politique, populaire, festive, internationale, profondément collective.
Remasterisés depuis les bandes originales par Gilles Laujol, présentés dans un digipack au graphisme signé Stefan Thanneur, ces deux volumes retrouvent ainsi une présence neuve. Souffle Continu ne dépoussière pas une relique : il remet un bal rouge en marche.
― À écouter pour : free jazz français, musiques populaires réinventées, transe collective, jazz engagé, fraternité sonore.
Pour finir — Souffle Continu, refuge des musiques indociles !
Plus qu’un label ou qu’un magasin de disques, Souffle Continu ressemble à un poste d’écoute pour contre-courants : murs habités de pochettes, bacs généreux, platines en veille et mémoire musicale en circulation permanente.
Avec Concert à Prades-le-Lez, la maison ne réédite pas une archive figée : elle remet en lumière un disque de lutte, de danse et de fraternité, exactement là où les musiques libres continuent de respirer.
Tracklist
CD 1 — Concert à Prades-le-Lez Vol. 1 | Avri l2026
- 1 - On n’est pas chez les colonels - 17:05
- 2 - Intercommunal Blues - 06:45
- 3 - Mazir - 08:20
- 4 - Kan Ha Diskan – We Shall Overcome - 4:52
- 5 - African-Rythm-N-Logy - 5:00
- Durée totale CD 1 : 42:02
Tracklist
CD 2 — Concert à Prades-le-Lez Vol. 2 | Avril 2026
- 1 - Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être un peuple libre - 10:20
- 2 - En souvenir de Kante Facelli - 8:40
- 3 - Relaxation - 11:05
- 4 - Chanson pour Pierre Overney - 8:23
- Durée totale CD 2 : 38:28
- Total double CD 9 titres — environ 80:30



