Entrer dans le temps végétal
Il y a des albums qui cherchent l’impact. Notes de Saisons, lui, préfère l’imprégnation. Dès “Intro – Andante Cordiale”, quelque chose s’ouvre sans brusquerie : une entrée en matière souple, presque végétale, comme si le disque ne commençait pas vraiment, mais reprenait un mouvement déjà là, en sourdine, sous la surface du monde.
Très vite, l’impression s’impose : Julien Ash et Philippe Neau ne racontent pas la nature, ils tentent de se régler sur elle. Non pas sur une nature décorative, aimable et illustrative, mais sur une matière changeante, traversée d’ombres, de souffles, de frottements, de passages. Notes de Saisons avance ainsi par transformations discrètes, par déplacements intérieurs, par infimes variations de lumière.
C’est un disque qui pousse plus qu’il ne progresse. Il germe, se ramifie, se densifie. Il donne moins le sentiment d’écouter une suite de morceaux qu’un milieu sonore en train de se former.
Il y a des disques qui s’écoutent. Et puis il y a ceux dans lesquels on entre comme dans un sous-bois.
Cartographier un paysage mental
Chez Philippe Neau, la musique n’est jamais séparée du reste. Peinture, installation, vidéo, son : tout semble relever d’une même recherche, celle d’un “paysage mental”. La formule est précieuse, parce qu’elle éclaire parfaitement Notes de Saisons. Ici, les field recordings, les nappes, les matières bruitées, les notes plus fragiles ou plus distantes ne cherchent pas à décrire un lieu réel. Ils inventent un espace d’écoute où le dehors devient sensation, souvenir, trouble, parfois presque mirage.
Philippe Neau parle de field-recordings sourds, collages organiques, notes abstraites, glitchs grondants, textures métalliques, voix lointaines. Tout cela affleure dans cet album. Le son y fonctionne comme une surface picturale : il s’épaissit, se fendille, se voile, laisse surgir des formes incomplètes. On y entend un travail de couches, de strates, de masses, davantage qu’une composition au sens classique du terme.
Julien Ash apporte à cet ensemble une autre poussée : un goût pour les espaces plus dépouillés, les contrées plus lointaines, presque désertiques. Lui-même le reconnaît : la présence des field recordings de Philippe Neau humanise son approche, la rend plus intime, moins aride. C’est de cette friction féconde que naît la singularité du disque. D’un côté, l’appel du large. De l’autre, la densité du proche. Entre les deux : une zone nouvelle, flottante, profondément habitée.
Le son comme matière vivante
Notes de Saisons donne souvent l’impression de ne pas jouer la musique, mais de la laisser se déposer, se mêler, s’enlacer. L’électronique ne domine pas les éléments organiques ; elle les prolonge. Les field recordings ne servent pas d’habillage réaliste ; ils troublent l’espace, y introduisent de la porosité, une présence du dehors qui devient presque tactile.
Quant aux touches néoclassiques, elles n’adoucissent pas artificiellement le propos. Elles apparaissent comme des lignes de fuite, des clartés brèves, des points d’appui fragiles dans une matière mouvante. Rien ici n’est démonstratif. Tout est affaire de densité, de grain, de résonance.
Tracklist
Noters de Saisons | 2026
- Intro - Andante Cordiale — 00:55
- Le Puits aux Sons — 05:06
- Une Dent qui frise — 03:34
- Diégétique du Jeûne — 06:42
- Notes de Saisons — 03:06
- Bécarres Sauvages — 05:13
- Sans Cédille — 06:11
- Fragments d'Hiver — 04:30
- Le Reste du Temps — 04:24
- Sous le Pont de l'Arche — 08:00
- Allegro Câlin — 00:38
Des morceaux comme des microclimats
Les titres disent déjà quelque chose du déplacement à l’œuvre : “Le Puits aux Sons”, “Une Dent qui frise”, “Diégétique du Jeûne”, “Bécarres Sauvages”, “Sans Cédille”… Rien de linéaire ici. Le duo travaille par biais, par détour, par étrangeté légère.
“Le Puits aux Sons” ouvre une profondeur. On y perçoit un espace creusé, résonant, presque souterrain. “Diégétique du Jeûne” déploie une tension plus dense, comme si le silence lui-même devenait matière. “Bécarres Sauvages” joue sur une indiscipline plus souple, une manière de laisser les lignes s’écarter sans jamais rompre l’enchantement.
“Fragments d’Hiver” n’impose pas une image figée du froid ; il disperse plutôt la saison en éclats, en souffles, en suspensions. “Le Reste du Temps” prolonge cette impression de durée flottante, comme ce qui subsiste après le passage, quand il ne reste plus que la trace. Quant à “Sous le Pont de l’Arche”, avec ses huit minutes, il agit comme un espace de dérive plus ample, presque une chambre d’échos où l’eau, la mémoire et la matière semblent se rejoindre.
Même les pièces brèves, “Intro – Andante Cordiale” et “Allegro Câlin”, ont leur rôle exact. Elles ne sont pas de simples respirations : elles balisent le disque avec pudeur, comme des seuils ou des clignements.
Une pochette qui prolonge l’écoute
Le visuel de Notes de Saisons prolonge idéalement la musique. Ses superpositions de verts, de bleus, d’ombres et de transparences évoquent un sous-bois traversé par la lumière, mais un sous-bois retravaillé par la mémoire, la peinture, la perception. Rien n’y est net, et c’est précisément ce qui le rend juste.
On croit y voir des branchages, un animal, un reflet, peut-être une présence furtive. Comme la musique, l’image ne fixe pas : elle suggère. Elle ouvre un espace de demi-jour, de lisière, de trouble calme. Un endroit où l’on ne sait plus très bien si l’on regarde un paysage, son souvenir, ou sa réverbération intérieure.
Quand la collaboration ouvre une clairière
La collaboration entre Julien Ash et Philippe Neau n’a rien d’anecdotique. Née à l’occasion de compilations, elle s’est imposée naturellement, presque organiquement. Les deux univers “semblent bien s’accorder”, disent-ils. On le croit sans peine : Notes de Saisons ne donne jamais l’impression d’un collage de signatures, mais bien celle d’un troisième territoire, apparu entre les deux.
C’est sans doute cela qui touche le plus ici : la sensation qu’une rencontre a réellement déplacé les lignes. Le disque conserve quelque chose de mystérieux, de lent, parfois de brumeux, mais il n’est jamais fermé. Il accueille. Il fait place. Il nous emmène loin, oui, mais sans nous perdre.
A propos de Julien Ash et Philippe Neau
Julien Ash est une figure discrète mais essentielle de l’underground français, portée vers des explorations sonores souvent ouvertes sur des espaces lointains, dépouillés, presque désertiques.
Philippe Neau, artiste pluridisciplinaire né en 1970, vit et travaille en Mayenne. Connu aussi sous le nom de nobodisoundz entre 2008 et 2017, il développe une œuvre à la croisée de la peinture, de l’installation, de la vidéo et du son. Sa musique, nourrie de field recordings, de collages organiques, de textures métalliques et de paysages mentaux, procède par couches, par masses, par atmosphères.
Leur collaboration est née autour de compilations, avant de s’élargir naturellement vers un format plus ample. Notes de Saisons témoigne de cette rencontre fluide entre deux univers qui se complètent sans se dissoudre.



