Un disque qui travaille le temps comme une matière
Le mot éon désigne l’une des plus vastes unités du temps géologique. Un titre pareil n’annonce pas la modestie : il promet l’ampleur, la profondeur, le déplacement lent des formes. Et c’est exactement ce que propose Karoline Wallace. Après Stiklinger, elle revient avec une œuvre qui ne cherche ni la pureté du jazz, ni l’élégance sage de la chanson contemporaine. Eon préfère les zones de frottement.
Dès “Tycho”, quelque chose se met à trembler sous la surface. La voix de Wallace flotte d’abord comme un fil clair dans l’air, presque pastorale, presque suspendue, puis le morceau se densifie, se cabre, se charge d’électricité. On comprend alors que cet album ne fonctionnera jamais en ligne droite. Il procède par soulèvements, glissements, surgissements.
Le groupe qui l’accompagne joue ici un rôle décisif : il ne soutient pas la chanteuse, il participe à l’architecture mouvante du disque. Guitare, violoncelle, saxophone, flûte, batterie, électronique, bande, pierres sonores, motifs presque codés, textures râpeuses ou lumineuses : tout concourt à fabriquer une musique organique, instable, intensément vivante.
- ANECDOTE : Le temps fossile en apesanteur.
On emploie souvent le mot “éon” à la légère, pour exagérer une attente interminable. Karoline Wallace, elle, lui redonne son vrai poids : celui d’un temps géologique, immense, presque inconcevable. C’est d’ailleurs tout le trouble du disque : faire tenir cette échelle vertigineuse dans une musique très incarnée, très tactile, presque organique. Comme si Eon transformait une notion scientifique abyssale en matière sonore vivante, quelque part entre la roche, le souffle et la mémoire.
Entre kulning, chaos organisé et mémoire minérale
Ce qui frappe dans Eon, c’est cette manière de faire cohabiter des éléments qu’on imaginerait inconciliables. La tradition vocale nordique affleure, parfois dans un souffle qui rappelle le kulning, cet appel ancien lancé à travers les montagnes et les forêts. Mais chez Wallace, cet héritage n’est jamais folklorisé : il est déplacé, réinventé, projeté dans un décor de bandes magnétiques, de pulsations obliques et de reliefs électroacoustiques.
“Bittelille meg” avance ainsi comme une comptine qui aurait traversé une machine étrange. “Klokkestein” fait résonner la roche, le métal, l’écho, jusqu’à créer une sorte de transe minérale. “Atlas” semble faire vaciller l’ensemble, dans une énergie plus nerveuse, presque convulsive, alors que “Karamellgneis” déplie une beauté plus trouble, plus hallucinée, comme si une ballade avait été déposée dans une carrière de lumière bleue.
Et puis il y a cette sensation très rare : celle d’un désordre parfaitement composé. Eon donne parfois l’impression d’une fête d’avant-garde montée au bord d’un précipice, mais chaque débordement est tenu, cadré, retourné en forme. Wallace ne choisit jamais entre la rêverie et l’impact, entre la nostalgie et l’audace, entre la douceur et la friction. Elle laisse les contraires respirer ensemble.
Avec Eon, Karoline Wallace ne compose pas seulement des morceaux : elle déplace des strates, des souffles et des mémoires dans une même secousse sonore.
Une voix qui ne se laisse pas enfermer
Karoline Wallace possède évidemment les ressources d’une grande chanteuse de jazz, mais elle refuse les cases. Sa voix peut caresser, appeler, dériver, s’ébrécher, se faire presque instrumentale. Elle n’illustre pas la musique : elle y creuse des galeries. Chantés en norvégien, les textes gardent pour beaucoup d’auditeurs une part d’opacité, mais cela n’entrave rien. Au contraire : cela renforce la sensation d’entrer dans un paysage sonore plutôt que dans un simple répertoire de chansons.
Eon est de ces disques qui déplacent l’écoute. Pas parce qu’ils cherchent l’étrangeté à tout prix, mais parce qu’ils fabriquent leur propre logique, leur propre climat, leur propre temps. Un album qui ne se contente pas d’occuper l’espace : il le stratifie.
A propos de Karoline Wallace
Karoline Wallace est chanteuse, improvisatrice, compositrice, arrangeuse et musicienne. Formée entre Bergen, Stockholm, Oslo, Göteborg et Copenhague, elle nourrit son travail de jazz, de folk et de musique contemporaine. Outre ses projets personnels, elle a également évolué dans les univers d’Andreas Røysum, Karl Bjorå et Metteson. Avec Eon, elle affirme une écriture plus libre, plus ample, plus audacieusement collective.
Le visuel de Eon, signé Monica Flakk et sous-titré “Forme en cours de vieillissement”, dit presque tout avant même la première note : une masse pâle, sculpturale, suspendue sur un fond bleu doux, comme un fossile venu du futur. Une image parfaite pour un disque qui traite le son comme une matière en transformation lente.
Tracklist
Eon | 2026
- Tycho - 07:52
- Bittelille meg - 05:50
- Klokkestein - 06:07
- To Benedikte from Heather - 04:39
- Vid deg helt ut - 05:40
- Atlas - 04:17
- Karamellgneis - 06:49
- BULDER/Live for Today - 03:47
Line-up
- Karoline Wallace — chant, électronique, compositions, paroles
- Signe Emmeluth — saxophone, flûte, électronique
- Karl Bjorå — guitare
- Joël Ring — violoncelle
- Martin Langlie — batterie, électronique, banjo
― Enregistré à Flerbruket par Magnus Skavhaug Nergaard



