Tradition en feu, modernité à vif
La Ciguë ne vient pas polir un folklore pour le rendre fréquentable. Le duo choisit au contraire d’en faire un levier, une arme douce et rugueuse, un outil de réappropriation. Dans La Ache des Chiens, la tradition n’est ni sanctuaire ni vitrine : elle est une zone de friction, une mémoire qui refuse de se laisser empailler. On n’entre pas ici dans un musée des formes anciennes, mais dans un bal païen et insurgé où les gestes du passé reprennent souffle à la lumière d’un présent nerveux.
Le groupe puise dans les lignes anciennes, les récits transmis, les scansions de la danse, les matières du violon populaire, tout en les jetant contre des parois plus sombres : bruit, saturation, battements synthétiques, secousses rythmiques, réverbérations presque spectrales. Le résultat n’a rien d’un compromis tiède. C’est une musique de jonction, oui, mais une jonction électrique. Une couture apparente. Une rencontre sans neutralisation.
Sous ce nom de plante sauvage et toxique, poussant à l’ombre des haies, La Ciguë annonce d’emblée son programme : quelque chose d’indocile, de fertile, de potentiellement venimeux pour les vieux réflexes. Le duo ne réclame pas l’autorisation d’exister dans le champ des musiques trad et actuelles. Il s’y taille une place à coups d’intensité.
La Ache des Chiens ne rafraîchit pas une formule : il la remet en danger.
Un duo qui mord dans la matière
Ce premier album prend appui sur une formation réduite, mais sonne comme un organisme plus vaste. Chloé fait du violon un outil de métamorphose. L’instrument ne se contente plus de tracer des lignes ou d’orner la surface : il griffe, vrille, racle, s’embrase, se charge d’électricité. Son jeu garde quelque chose des ancrages berrichons et irlandais qui ont nourri sa construction musicale, mais il avance désormais avec d’autres ombres dans le dos, d’autres machines dans le paysage.
Face à elle, Étienne n’accompagne pas : il soulève le sol. Batterie tellurique, basses synthétiques, pulsations sombres, impact sec, propulsion quasi industrielle, sa présence donne au disque une densité physique immédiate. On sent le bois, la peau, le métal, mais aussi la vibration électronique qui élargit le champ. Ce n’est pas une opposition entre organique et synthétique : c’est une hybridation franche, une cohabitation tendue, une transe fabriquée à partir de matières qui se frottent.
Le duo vient d’histoires personnelles, artistiques, affectives aussi, qui semblent ici converger sans s’illustrer. Rien de démonstratif. Rien de biographique au sens plat. La Ache des Chiens sonne plutôt comme l’endroit où plusieurs trajectoires cessent de marcher côte à côte pour entrer en collision féconde. Cette musique ne raconte pas une rencontre : elle en porte les secousses.
Un premier album qui grogne, veille et rassemble dans le même geste.
Tracklist
La Ache des Chiens | 2026
- La Rose & Le Rosier — 04:17
- La Foudre — 02:50
- Barbare — 03:39
- Soupir part I & II — 06:25
- Debout — 04:08
- La Rivière — 01:46
- Il Pleut — 07:08
- La Rue — 04:14
- La Marée — 02:10
- L’île aux Prières — 03:00
Chants de braise, danses de crépuscule
L’une des forces du disque tient à sa capacité à faire coexister la frontalité et la nuance, le coup de poing et l’incantation. Dès “La Rose & Le Rosier”, premier single du groupe, La Ciguë installe un climat de valse sombre, presque cérémonielle, où la métaphore florale dissimule mal la violence des liens, la possession, l’emprise, les désirs d’affranchissement. La poésie y garde des épines.
Puis l’album avance par poussées, secousses, resserrements. “La Foudre” agit comme une décharge brève. “Barbare” affirme une esthétique du frottement : deux voix, deux présences, deux forces qui ne cherchent pas la fusion lisse mais l’accord dans la friction. Le morceau porte bien son nom : quelque chose y refuse l’apprivoisement.
“Soupir part I & II” ouvre un espace plus trouble, plus intérieur, mais sans se retirer du monde. Le morceau semble respirer dans une zone de lisière, entre plainte contenue, abandon momentanément consenti et réaffirmation d’une vitalité farouche. Ce n’est pas une pause : c’est un état de tension plus souterrain, comme une nuit qui écoute.
À l’inverse, “Debout” surgit comme un chant de rassemblement. On y entend des échos de slogans, de clameurs, de corps qui se redressent ensemble. La Ciguë sait que la danse peut aussi être une prise de position, et que le rythme n’est jamais innocent lorsqu’il rassemble. Le bal devient ici une forme de comparution collective.
Le disque sait aussi ménager des passages plus brefs, presque comme des seuils ou des éclats de paysage : “La Rivière”, “La Marée”, “L’île aux Prières”. Des titres qui donnent le sentiment d’une géographie en mouvement, d’un territoire traversé par l’eau, la rue, le ciel chargé, les cris, l’usure, la reprise. Même lorsqu’il se fait plus discret, l’album ne relâche jamais sa pression symbolique.
La Ciguë ne ravive pas le passé : le duo le remet sous courant.
Un néo-trad de combat ? Plus vaste que ça
Réduire La Ache des Chiens à une simple étiquette “néo-trad” serait passer à côté de ce qui en fait le prix : sa capacité à contenir plusieurs mondes à la fois. Le disque regarde autant vers la ronde, la veillée, le chant enraciné que vers les secousses de l’industrialité, la répétition hypnotique, les textures contemporaines, l’abrasion noise, la pop dépouillée de ses automatismes.
La Ciguë ne vient pas juxtaposer des influences comme on alignerait des badges sur une veste. Le duo cherche une langue. Une langue physique, nerveuse, poreuse à l’histoire et au présent. Une langue capable de tenir ensemble la beauté et l’inconfort, l’élan collectif et l’écorchure intime. D’où cette impression très forte, tout au long de l’album, d’entendre non pas une addition de morceaux, mais un véritable climat : crépusculaire, dense, traversé par le besoin de tenir debout sans renoncer à la faille.
Ce premier opus possède ainsi quelque chose du manifeste sans jamais se figer en programme. Il parle de corps, de liberté, de transmission, de colère, de fidélité aux vivants. Il évoque les batailles à mener, les héritages à sauver sans les momifier, les voix à faire remonter depuis des zones qu’on disait périphériques. La Ciguë prend le parti des interstices, des bords, des survivances actives.
C’est un disque qui grogne, qui veille, qui danse et qui résiste dans le même mouvement.
A propos de La Ciguë
La Ciguë est un duo qui fait de la tradition un territoire en mouvement. À rebours des approches patrimoniales figées, leur musique puise dans les racines populaires pour mieux les électrifier, les bousculer, les faire résonner avec les secousses du présent. Chez eux, le bal n’est jamais un simple décor : il devient un espace de friction, de transe, de mémoire vive et d’émancipation sensible.
Porté par un dialogue intense entre cordes, pulsations, voix et matières plus sombres, La Ciguë déploie une musique à la fois terrienne et nerveuse, charnelle et traversée d’orage. Le duo cultive une tension singulière entre héritage et débordement, entre geste ancestral et énergie contemporaine. De cette alchimie naît un son rugueux, habité, frontal, qui fait danser autant qu’il éveille.



