Quand le sitar électrifié, la trompette Firebird et le groove new-yorkais plongent dans un vortex psychédélique
Un quatuor dans le champ magnétique du raga
La pochette annonce la couleur — ou plutôt l’absorption des couleurs : un iris cosmique bleu, jaune, noir, comme un œil de cyclone intersidéral où le regard finit par tomber. Au centre, un disque noir avale la perspective. Autour, la matière s’étire, les pigments se liquéfient, le ciel semble passé au microscope d’un astronome halluciné. Black Hole Blues commence déjà là : dans cette image d’attraction, dans cette promesse de gravité détraquée.
Quadrature ne propose pas une simple fusion, mot souvent trop sage pour décrire ce qui se passe ici. Le quatuor ouvre plutôt un sas de compression : les ragas y deviennent carburant, le jazz y perd ses meubles, le rock y retrouve sa fièvre primitive, la psychédélie y cesse d’être décorative pour devenir un mode de navigation. On n’écoute pas seulement ces six pièces ; on est recalculé par elles.
Quadrature ne fusionne pas les genres : il les place en orbite jusqu’à ce qu’ils changent d’état.
Une géométrie indienne sous tension new-yorkaise
Le nom du groupe n’est pas qu’un clin d’œil mathématique. La quadrature, cette tentative de mesurer l’aire sous une courbe, convient parfaitement à cette musique qui cherche des surfaces dans les spirales, des lignes de fuite dans les cycles, des angles droits au milieu des rythmes asymétriques. Chez Quadrature, le raga n’est pas traité comme une archive sacrée sous vitrine, mais comme une force active : un champ magnétique, une mémoire en mouvement, une architecture capable d’encaisser l’électricité.
Le groupe vient des jam sessions du Brooklyn Raga Massive, matrice collective new-yorkaise où la musique classique sud-asiatique dialogue depuis des années avec d’autres traditions, d’autres urgences, d’autres langages. Avant le disque, il y eut donc la rue, les concerts improvisés, les attroupements, les longues combustions en plein air. Puis la résidence de 2023 au David Rockefeller Creative Arts Center, où l’énergie brute s’est organisée sans se laisser domestiquer.
- ANECDOTE : Du bitume de Brooklyn aux trous noirs psychédéliques
Avant de devenir disque, Quadrature s’est d’abord testé à ciel ouvert, dans les rues de Brooklyn, lors de performances improvisées où les ragas prenaient des allures de phénomènes astrophysiques en direct. Le plus beau symbole reste sans doute le clip de Black Hole Blues : le groupe y affronte un trou noir à bord d’un vaisseau spatial en crochet. Autrement dit : pour traverser l’effondrement cosmique, Quadrature ne choisit ni le blindage ni les missiles, mais l’artisanat, l’humour et la transe.
Quatre navigateurs dans le vaisseau
Au sitar, aux effets et au chant, Neel Murgai électrifie l’instrument comme on ouvre un portail. Son jeu ne se contente pas d’orner : il perce, serpente, diffracte, transforme chaque phrase en filament lumineux. Face à lui, Indofunk Satish déploie sa trompette Firebird, instrument hybride à pistons et coulisse, capable de plier les notes, d’approcher les gamakas carnatiques, de faire chanter le cuivre comme un métal liquide.
La section rythmique n’est pas un socle : c’est une chambre des machines. Tripp Dudley, batteur et percussionniste nourri aux systèmes rythmiques indiens, installe des pulsations souples, mobiles, parfois telluriques. Damon Banks, à la basse et aux effets, apporte la poussée gravitationnelle : groove profond, matière noire, ligne de force. Ensemble, ils donnent au disque cette impression rare d’un groupe qui pense en direct, même lorsqu’il a composé.
Tracklist
Black Hole Blues | 23 novembre 2025
- 1. Charukeshi Constant — 08:38
- 2. Spaghetti Eastern — 07:37
- 3. Metagalactic Space — 05:57
- 4. Mother Durga — 05:55
- 5. Morning Time — 09:15
- 6. Black Hole Blues — 07:59
Six pistes comme six trajectoires : certaines flambent, d’autres spiralent, toutes attirent l’oreille vers un centre incandescent.
Six trajectoires, zéro ligne droite
Dès “Charukeshi Constant”, le disque installe une tension de longue haleine : le raga s’étire comme une aurore polaire, tandis que l’ensemble chauffe progressivement ses réacteurs. “Spaghetti Eastern” joue la carte du mirage : l’Est, l’Ouest, le western intérieur, la poussière psychédélique, tout s’y croise dans une chevauchée décentrée. “Metagalactic Space” bascule plus franchement vers la science-fiction instrumentale, avec cette manière d’avancer par nappes, éclats et poussées orbitales.
“Mother Durga” convoque une énergie plus rituelle, presque protectrice, mais jamais figée : la dévotion y garde les pieds dans l’ampli. “Morning Time”, plus ample, respire comme une ville qui s’éveille après avoir rêvé trop loin. Puis vient “Black Hole Blues”, titre-monde et point d’absorption : un blues non pas terrestre, mais cosmologique, comme si la plainte avait franchi la stratosphère pour revenir chargée de poussières d’étoiles.
Le clip : crochet spatial et science-fiction artisanale
Le clip du morceau-titre ajoute une strate savoureuse à l’affaire : Quadrature y affronte la gravité de l’espace et des temps difficiles à bord d’un vaisseau en crochet. L’idée est absurde, tendre, presque artisanale — et c’est précisément ce qui la rend juste. Dans un monde saturé de visions futuristes lisses, le groupe choisit le bricolage intergalactique : un imaginaire fait main pour une musique qui, elle aussi, assemble les traditions sans les plastifier.
A propos de Quadrature
Quadrature s’inscrit dans l’écosystème fertile du Brooklyn Raga Massive, collectif new-yorkais qui fait dialoguer musique classique sud-asiatique, improvisation, jazz, traditions mondiales et créations contemporaines. Avant ce premier album paru chez Deko Entertainment, le groupe s’est forgé dans les rues, les scènes et les festivals new-yorkais, du Globalfest au Lincoln Center au Ragas Live Festival de Pioneer Works, en passant par Joe’s Pub et Barclays Center Plaza.
Pour qui ?
Pour les oreilles qui aiment les ragas quand ils prennent feu, le jazz quand il dérive vers l’hypnose, le rock progressif quand il oublie la démonstration pour retrouver la transe. Pour celles et ceux qui rêvent d’un croisement entre Brooklyn, Bénarès, une cave électrique et une station orbitale en panne de gravité.
― Black Hole Blues paraît chez Deko Entertainment / ADA-Warner Music Group. Quadrature y signe un premier album de haute densité : une musique imaginogène, joyeuse et abyssale, où le raga ne regarde pas le ciel — il s’y engouffre.



