Il est des albums qui ne s’écoutent pas : ils se traversent, l’âme retournée, les yeux agrandis par la stupeur. Avec ‘Songs from the Shade‘, Da Capo signe non seulement son neuvième opus, mais surtout un voyage spectral à la lisière du rêve et du cauchemar, dans une fresque sonore aussi radicale que somptueusement désolée.
Sous la houlette d’Alexandre Paugam, sculpteur inflexible de paysages intérieurs, Da Capo abandonne toute tentation de séduction immédiate. Ici, pas de compromis : l’exigence est la boussole, la noirceur le guide, la poésie le flambeau. Dès Ring the bells, l’auditeur est happé dans un labyrinthe où chaque recoin suinte la folie d’un roi déchu, un souverain hanté, errant à travers les couloirs décrépits de son propre esprit.
‘Inside this tortured maze, full of disgrace’, murmure une voix d’outre-monde — et l’on croit voir les cloches sonner au ralenti, dispersant dans l’air leur plainte métallique. Les morceaux s’enchaînent tels des fresques anciennes, patinées par les siècles : Shadows invoque l’antique royaume d’Hadès, en une procession lugubre aux confins de l’oubli ; Alone s’effiloche comme un vitrail brisé, laissant filtrer des éclats de claviers torturés à travers l’obscurité.
À la manière d’un manuscrit médiéval, ce disque convoque les échos de la danse macabre dans Skeletons, où un cor anglais funèbre mène la ronde. Plus loin, Hear me brother semble retranscrire la fureur des batailles oubliées, ses saxophones résonnant dans un champ de ruines. Chaque piste est une étape d’un voyage initiatique, un pas de plus vers le dernier abandon. Il faut saluer le geste courageux de réarranger The Moon and the Sun, trésor rescapé du mythique Great lost album, aujourd’hui disparu dans les sables mouvants de l’histoire discographique. La version livrée ici est une aube crépusculaire, où la lumière hésite, suspendue entre deux néants.
Musicalement, Da Capo ose l’ascèse : les guitares électriques s’effacent, laissant place à des claviers grinçants, écorchés. La palette sonore se décline du gris perle au noir absolu, épousant la moindre variation émotionnelle avec une pudeur rare. Ce choix radical confère à l’album une tension presque sacrée, un minimalisme hanté rappelant les visions épurées d’un Bergman dans Le Septième Sceau. Et comme un souffle shakespearien traverse l’œuvre, cette « couronne d’épines » qu’évoque I Need You, ce balancier entre le grotesque et le sublime, entre la déréliction et la grâce. À l’ultime station, You Cry, l’être aimé s’incarne enfin, fragile et spectral, dans une dernière étreinte sonore.
Da Capo, fidèle à lui-même, refuse la clarté facile et les échappées lumineuses. Il préfère entraîner son auditeur dans l’épaisseur du rêve, là où les ombres murmurent et où chaque son porte en lui l’écho d’un monde à jamais perdu. Songs from the Shade est une tapisserie de visions, une errance dans une cathédrale oubliée où le temps lui-même semble pris dans les toiles d’araignée de la mémoire.
Écoutez-le comme on ouvrirait un grimoire interdit.
Laissez-vous engloutir !
Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Da Capo — C’est l’histoire de deux frères, Nicolas et Alexandre Paugam, qui en 1995 décident d’embarquer ensemble sur la mer pop-rock. Avec un premier album salué par la presse, Minor Swing (1997), et des concerts aux côtés de Supergrass, Da Capo trace sa route entre Paris, Rennes, et même le Japon. Leur musique intime, délicate et racée s’affirme avec The Fruit (2001), avant que les chemins artistiques des frères ne bifurquent vers le jazz manouche, le théâtre et la danse contemporaine. Mais Da Capo ne s’éteint pas : Third (2006), Out of Spain (2011), Oh, my lady (2017), By the river (2019), puis Paradise (2021) dessinent une discographie fidèle à une esthétique singulière, entre nostalgie et lumière. Aujourd’hui, Da Capo vibre à quatre voix, sous la plume sensible d’Alexandre Paugam, et continue de faire résonner une pop élégante, aventureuse et intemporelle.