Sur la pochette, des éclats minéraux dérivent dans un bleu électrique. Des formes irrégulières, comme des îlots détachés du monde, suspendus au-dessus d’une mer qui ne dit pas son nom. Rien ne coule, pourtant tout semble en mouvement : ombres hachurées, contours vibrants, sensation de drift lent, de météorologie intérieure. Cette image résume assez bien Éphémère, troisième album de Dadèf Quartet : une musique qui avance par fragments reliés, par courants invisibles, par petites poussées de vent, comme si chaque note cherchait sa place exacte dans une cartographie en train de se faire.

Dadèf Quartet, cela fait plus de douze ans que le groupe trace un sillage singulier, entre jazz européen, goût du risque improvisé et énergie des musiques amplifiées, mais aussi, et surtout, une connexion charnelle à des racines plus anciennes : les musiques traditionnelles orientales et d’Asie Mineure. Le moteur du voyage s’appelle Raphaël Sibertin-Blanc, compositeur et instrumentiste aux cordes doubles : violon d’un côté, kemence classique de l’autre, cet instrument demeuré presque inchangé depuis près d’un millénaire, et dont le timbre, ici, agit comme une lampe à huile dans un studio moderne. À ses côtés, Simon Charrier (clarinette, clarinette basse) apporte un souffle capable de passer du grain terrestre à une douceur quasi chantée ; Guillaume Gendre (contrebasse) et Carsten Weinmann (batterie) forment une section rythmique complice, précise, colorée, qui sait à la fois porter la danse et laisser l’air circuler.
Le titre Éphémère annonce d’emblée le paradoxe que l’album cherche à capturer : la fragilité et la permanence, l’équilibre entre ce qui s’efface et ce qui reste. L’image de l’insecte ailé, un seul jour de vie, et pourtant présent depuis 300 millions d’années, n’est pas un simple slogan poétique. Elle devient méthode de composition : faire naître une intensité brève, presque volatile, tout en l’inscrivant dans une architecture solide. Les morceaux s’enchaînent comme des étapes de récit : on a le sentiment d’entrer dans une suite d’espaces, de passer des places imaginaires à des rives méditerranéennes, d’un souffle léger à une énergie tourbillonnante, d’un paysage hivernal immobile à une explosion rythmique, avec des mélodies tantôt simples, tantôt stratifiées. Dès Place imaginaire, le disque installe son art du décor : pas un paysage illustratif, plutôt une scène mentale où l’oreille devine des reliefs. Réveil fait ce que son titre promet, mais sans cliché : ce n’est pas un lever de rideau, c’est une mise au point, comme si l’on ajustait la netteté d’un objectif. Brise ensuite, travaille la sensation du mouvement : une brise n’est jamais une rafale, c’est une présence, une direction, un frottement. Cette attention au microscopique, à la manière dont une phrase se pose, dont un rythme respire, donne au quartet sa signature : une musique libre et douce, envoûtante et imagée, où l’improvisation n’est pas une sortie de route mais une façon d’augmenter la réalité. Un moment clé s’appelle Zéphyr, et le morceau mérite son nom : vent doux de l’ouest qui, ici, porte doucement vers l’est les notes parfumées et colorées. On y entend un art de la circulation, une danse légère qui se construit par passages de relais. Les soli annoncés (clarinette, contrebasse, batterie) ne sont pas des démonstrations : ce sont des prises de parole brèves, comme des silhouettes qui traversent le cadre avant de se fondre à nouveau dans l’ensemble. La musique suggère une géographie sans l’imposer (Mer Noire, îles grecques, rivages en clair-obscur) et c’est précisément ce flou maîtrisé qui ouvre l’imaginaire.
La force de Dadèf Quartet tient aussi à sa manière d’assembler des langages sans les coller artificiellement. On pense à des boucles minimalistes capables de faire naître des mirages, à des tourneries folk qui appellent la ronde, à des ambiances orientales qui ne se réduisent jamais à l’ornement. Le groupe revendique ce travail de transformation : partir d’un matériau riche de modes mélodiques et rythmiques d’Asie Mineure, jouer des questions-réponses entre les voix, inverser des claves en cours de route, puis laisser l’imprévu, l’attention mutuelle, décider de l’instant. C’est un jazz qui ne se contente pas de mixer des références : il fabrique un son d’ensemble très harmonieux mais personnel, presque tactile, où chaque instrument garde sa singularité sans rompre le fil narratif. Hivernal (dont un extrait circule déjà) apporte une autre couleur : moins de soleil oblique, plus de ciel bas, de lumière blanche. Le quartet y excelle dans l’art du statique qui bouge : une matière calme, mais traversée de micro-turbulences. Elpida (l’espérance) semble ensuite réchauffer le tableau, non par euphorie, plutôt par une forme de confiance dans la continuité, comme si la musique, après avoir examiné sa propre fragilité, décidait de tenir debout quand même. La suite Éphémère part I puis part II agit comme un diptyque : deux panneaux d’un même paysage, l’un plus bref, l’autre plus développé, où l’on retrouve l’idée de permanence paradoxale. Les motifs reviennent, changent d’angle, se recouvrent comme des couches de temps. Et puis il y a ce titre désarmant, Sous la douche, qui pourrait faire sourire, mais qui, dans un disque si attentif aux sensations, peut aussi se lire comme une scène de quotidien transformée en chambre d’échos : eau, pulsation, vapeur, pensée qui glisse. Enfin Nœud d’écoute referme l’album comme on resserre un ruban : non pas un final spectaculaire, plutôt un point de fixation, une manière de dire que l’écoute elle-même est une matière à nouer, à tresser, à garder.
On ressort de Éphémère avec une impression rare : celle d’une musique organique, vivante, généreuse, ouverte, qui ne cherche pas à faire voyager par exotisme, mais par précision de sensations. Les premières réactions parlent d’un enthousiasme partagé et communicatif, et l’on comprend pourquoi : Dadèf Quartet donne envie de suivre le mouvement, de marcher dans ses images, de se laisser guider par ses vents doux et ses rythmes parfois syncopés, souvent dansants. On pourrait souhaiter, à certains moments, une échappée encore plus libre mais c’est aussi la marque du quartet : garder le cap, préférer l’archipel au continent, l’étape au monument. Un disque qui tient sa promesse : faire sentir, dans le même geste, ce qui passe et ce qui demeure, comme ces pierres flottantes de la pochette, impossibles et pourtant évidentes, suspendues dans un bleu qui ressemble à une idée.
En programmation dans Solénoïde – Grande Boucle 66, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Dadèf Quartet, c’est un petit équipage qui voyage léger… mais loin. Depuis plus de douze ans, le groupe trace une route singulière entre jazz européen, musiques improvisées et pulsations amplifiées, avec un fil secret qui relie tout : les traditions d’Asie Mineure et les parfums orientaux, non pas comme décor, mais comme matière vivante à transformer.
Au centre, les compositions de Raphaël Sibertin-Blanc ouvrent des passages : questions-réponses entre les voix, modes mélodiques qui se métamorphosent, rythmes qui s’inversent en cours de route, et surtout cette place laissée à l’imprévu, là où la musique devient complicité. Sa signature sonore tient aussi à un instrument rare, le kemençe classique (presque inchangé depuis près d’un millénaire), qui apporte une profondeur de temps et une vibration ancienne au cœur du présent.
Autour de ce noyau, Dadèf Quartet forme un organisme très soudé : la section Guillaume Gendre / Carsten Weinmann (contrebasse-batterie) déroule un groove précis, coloré, respirant, pendant que Simon Charrier (clarinettes) ajoute une chaleur de souffle, parfois klezmer, toujours narrative. Ensemble, ils fabriquent un jazz d’images : des paysages qui se déplacent, des vents doux, des places imaginaires, des tourbillons hivernaux, une musique organique, généreuse, qui danse autant qu’elle contemple. Dadèf Quartet, en bref : un quartet qui ne choisit pas entre l’ancrage et l’apesanteur… et qui transforme chaque concert en carte sensible à déplier, à l’oreille.
