DAVIDE AMBROGIO

Mater Nullius

ViaVox Production - Novembre 2025

Chronique

On entre dans Mater Nullius comme on entrerait de nuit dans une forêt sans sentier : à tâtons, guidé par des voix anciennes, des coups de tambour lointains, un grondement électronique qui ressemble à un orage intérieur. Le deuxième album de Davide Ambrogio, chanteur, chercheur et inventeur calabrais, est un rituel mis en disque, où chaque étape est à la fois paysage sonore, vision et question adressée à notre époque.

Pochette de l'album "Mater Nullius" par l'ariste Davide Ambrogio

Le titre donne le ton : Mater Nullius, ‘mère de personne’, renvoie à une Terre désacralisée, profanée par ses propres enfants. Une planète qui ne nous sert plus de matrice mais de gisement, que l’on exploite jusqu’à l’oubli de ce qu’elle avait de sacré. Pour Ambrogio, la crise écologique est d’abord une crise symbolique : c’est le lien rompu entre l’humain et ce qui le dépasse – la nature, le temps, le mystère. Le disque est né d’un long cheminement : deux années passées à chanter comme un enfant, un fou, un aveugle, à marcher de nuit, à écouter l’écho d’une forêt, la réverbération d’une grotte en Sicile. Une partie du travail a d’ailleurs été façonnée dans un bois et dans la grotte de Gurfa, près d’Alia, comme si la musique avait besoin de la pierre et des arbres pour trouver sa forme définitive.

Pour comprendre la puissance de Mater Nullius, il faut revenir à la source : une petite ville de l’Aspromonte, massif montagneux de l’extrême sud-ouest de la Calabre. C’est là que grandit Davide Ambrogio, entouré de rituels religieux et de chants dévotionnels qui continuent de structurer la vie des communautés. Installé ensuite à Rome, il se forme autant dans les salles de classe que sur le terrain, entre collaborations avec l’orchestre populaire Etnomusa de La Sapienza, études auprès de musicologues spécialisés en chant oral traditionnel, polyphonies sardes et salentines. Membre de plusieurs ensembles, dont Linguamadre (prix national Loano Giovani), il s’impose en solo avec Evocazioni e Invocazioni (2021), album-révélation qui fait son entrée dans le Transglobal Music Chart, le World Music Chart Europe et décroche un Top of the World Album chez Songlines. Ce premier disque explorait déjà la dimension extatique de la voix et des musiques rituelles de Calabre. Avec ce disque, Ambrogio élargit le champ : il ne s’agit plus seulement de convoquer la tradition, mais de l’utiliser comme miroir pour questionner l’homme occidental contemporain, coupé de la nature et de lui-même.

L’architecture de l’album est limpide : quatorze pièces, comme les quatorze étapes du Chemin de croix. Mater Nullius réinterprète le code sonore des rituels de Semaine sainte du sud de l’Italie – processions nocturnes, complaintes, percussions funèbres – pour en faire le récit d’une métamorphose intérieure. Les instruments traditionnels (tambour, troccola) y occupent une place centrale, mais sont accompagnés d’électronique, de guitares et de textures contemporaines tissées par Walter Laureti (synthétiseurs, sound design), rejoints par le percussionniste Vincenzo Gagliani. Le résultat ne relève ni du simple néo-folk ni du folklore arrangé : c’est une liturgie fracturée où la matière sonore oscille sans cesse entre archaïque et futuriste. Dès Parola uno, voix tremblante et quasi nue, le protagoniste apparaît comme un spectateur immobile, perdu au milieu de tours de verre hautes comme des églises : l’urbanité comme nouvelle cathédrale, mais vide de sacralité. Dans Boscu, la forêt devient la première porte d’un parcours initiatique : on y suit des sons dans la nuit, on y cherche sa propre étrangeté parmi les ombres et les fleurs posées comme sur un autel. La musique se fait alors marche, souffle, froissement de feuilles, chœur de voix qui montent et se répondent. Plus loin, Arsa mesure le temps sur un tas de cendres : horloges brisées, vents muets, désert minéral. Le présent n’est plus une promesse, mais une suspension, un entre-deux où même l’instant reste constant.

Une des forces de Mater Nullius tient à l’écriture des textes, souvent en dialecte calabrais, élaborés avec Anna Ida Cortese et Gianvincenzo Pugliese sur plusieurs morceaux. Sous leurs allures de proverbes ou de comptines, ces paroles sont de véritables charges contre les illusions de notre temps. Dans Sordi, Ambrogio répète la même question comme un mantra ironique : à quoi te servent tes richesses, si tu ne peux ni les emporter dans la tombe, ni acheter le paradis ? Le cercueil n’a pas de poches, rappelle-t-il, et le soleil que tu veux posséder peut finir par t’aveugler. Ici, la critique du capitalisme n’a pas besoin de slogan : elle passe par des images populaires, des tournures proverbiales qu’on imagine chuchotées sur une place de village. Plus violent encore, Turba! s’attaque à la figure du Roi – tyran castré, stérile, enfermé dans son lit comme dans sa propre décadence. Le peuple danse sans porter le deuil et clame que la tyrannie est morte. Les percussions roulent comme une foule qui piétine une statue renversée ; l’électronique surgit par vagues métalliques, comme si les chaînes de la tradition servaient désormais à faire tomber les pouvoirs. Orbi nous guide ensuite dans l’obscurité avec un narrateur aveugle – figure du voyant paradoxal – qui invite à éteindre la lumière pour mieux voir. Le monde que tu vois est un mensonge, avertit cette voix qui propose, presque tendrement, de nous prêter ses yeux. Les synthés se dilatent en halos incertains, la voix se dédouble, se frotte à un chœur fantomatique. On est à la fois dans une ruelle calabraise et dans une installation sonore contemporaine.

On aurait tort pourtant d’enfermer Mater Nullius dans la case world music conceptuelle. Ce qui frappe, c’est la fluidité avec laquelle Ambrogio et ses complices passent du chant dévotionnel à la polyphonie, de la tarantella à des nappes électroniques quasi ambient, de l’acoustique le plus brut à des traitements qui frôlent parfois la musique industrielle. Les guitares peuvent évoquer par instants un folk minimaliste, mais sont vite réabsorbées dans une matière sonore plus abstraite. Sur scène, ce travail est porté par quatre musiciens – chant, percussions, guitares, électronique – comme un théâtre sans décor où la lumière principale reste la voix. Mater Nullius confirme ainsi Davide Ambrogio comme l’un des artistes phares de la néofolk italienne actuelle, mais aussi comme un des rares à faire de la tradition un outil critique et non un simple répertoire à revisiter.

Écouter Mater Nullius, c’est accepter de ne pas rester au bord : la musique appelle à marcher, à se laisser traverser par les tambours, à entendre les chaînes autrement, à considérer que l’extase n’est plus un luxe spirituel mais une urgence politique. Dans un monde où la Terre est traitée comme un bien sans maître, Ambrogio rappelle qu’elle est au contraire une mère blessée. Il ne le fait ni par le discours ni par le slogan, mais en réactivant une mémoire sonore enfouie : processions nocturnes, prières en dialecte, cloches lointaines, chansons de lune.  Mater Nullius n’est pas un disque que l’on consomme : c’est une marche à emprunter, les yeux ouverts ou fermés, jusqu’à ce que quelque chose – en nous, autour de nous – recommence à répondre.

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de DAVIDE AMBROGIO

Chanteur, multi-instrumentiste et sculpteur de voix, Davide Ambrogio vient de l’Aspromonte calabrais, où il a grandi au contact des chants dévotionnels avant de se former à Rome et de travailler avec l’orchestre populaire Etnomusa. Lauréat du prix national Loano Giovani avec le projet Linguamadre, puis récompensé en solo par Musica contro le Mafie et Ethnos Gener/Azioni, il s’est imposé sur les scènes italiennes et européennes. Son premier album Evocazioni e Invocazioni a rejoint le Transglobal Music Chart et le World Music Chart Europe, tout en étant distingué Top of the World Album par Songlines, confirmant une trajectoire singulière où recherche vocale, héritage oral et électronique se rejoignent.

Photo de l'artiste Davide Ambrogio

Solénothèque

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