EINMAL IMMER

Einmal Immer

Playdate Records - septembre 2025

Chronique

Il y a des disques qui naissent à contre-courant, presque à contre-nature. Einmal Immer, premier album du trio norvégien éponyme, appartient à cette espèce rare : l’enregistrement que personne n’attendait, et que les musiciens eux-mêmes n’avaient pas prévu. Depuis leurs débuts en 2013, Espen Sommer Eide, Stephan Meidell et Øyvind Hegg-Lunde ont bâti leur langage dans l’instant, sur scène, dans l’électricité nerveuse de l’improvisation pure, refusant le formalisme d’un enregistrement. 

Pochette de l'album "Einmal Immer" par l'artiste Einmal Immer

Leur credo : le concert comme terrain d’expérimentation, l’écoute comme acte vivant. Alors pourquoi figer cette matière incandescente sur un disque ? Peut-être parce que les limites du support, loin de les étouffer, sont devenues une arène.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la nature instable de Einmal Immer. Le titre, clin d’œil au krautrock allemand, signifie ‘une fois pour toutes‘ — mais ici, chaque morceau semble prêt à muter à chaque seconde. Cyan, par exemple, s’ouvre sur les oscillations hypnotiques d’un Buchla comme un cerveau qui cesse de calculer pour s’ouvrir à l’inconnu. La guitare de Meidell s’y accroche comme une ombre lumineuse, la batterie de Hegg-Lunde pulse avec l’obsession d’un cœur qui s’écoute battre. Peu à peu, la pièce se déplie jusqu’à devenir un espace : on ne sait plus si on est dans un club berlinois à quatre heures du matin ou au bord d’un fjord, à écouter le vent.

Chaque piste est une couleur, mais ici, le spectre ne sert pas à ranger. Black vibre comme une mécanique nocturne, Azure s’étire comme un ciel qui refuse de s’assombrir, Darkred brûle d’une chaleur minérale. Les genres ne tiennent pas longtemps : ce qui commence comme un drone se mue en groove mutant, une improvisation jazz se perd dans la brume électronique, un motif répétitif se fissure et se recompose sous une autre forme. C’est un disque qui pratique l’art du détour et du surgissement.

La force d’Einmal Immer, c’est cette alchimie de trois personnalités musicales aussi autonomes que poreuses. Sommer Eide, collectionneur d’archives sonores improbables, injecte dans le flux des voix oubliées, des folklores fantômes, des paysages entiers captés sur le vif. Meidell bâtit et détruit ses architectures de son, reliant sa guitare baryton à des chaînes électroacoustiques qui respirent comme des organismes vivants. Hegg-Lunde, lui, joue autant sur les timbres que sur le temps : ses percussions se font membranes entre l’acoustique et l’électronique, frappant, effleurant, ou laissant vibrer comme une goutte d’eau sur métal.

Ce premier album est un paradoxe : figer sur disque ce qui, par essence, fuit toute fixation. Mais loin d’aplatir l’énergie du live, il en garde l’instabilité, la tension, la part de hasard. On ne l’écoute pas pour reconnaître un morceau en particulier, mais pour entrer dans une situation sonore. Comme un rituel improvisé où la raison cède sa place à l’instinct, où le contrôle se mêle à la magie. Dans un monde qui demande sans cesse des certitudes, Einmal Immer rappelle que l’on peut habiter le doute, l’incertitude, et même en faire un art. C’est un album à écouter comme on traverse un rêve lucide : avec tous les sens en éveil, prêt à se perdre, une fois pour toutes.

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de EINMAL IMMER

Trio avant-gardiste originaire de Bergen, Einmal Immer réunit Espen Sommer Eide (électronique, Buchla), Stephan Meidell (guitare baryton, électronique) et Øyvind Hegg-Lunde (batterie, percussions). Actifs depuis 2013, ils explorent l’improvisation live, l’intuition et le risque sonore, entre jazz, art sonore et électronique expérimentale.

Photo de l'artiste Stephan Meidell sur scène et membre du groupe Einmal Immer

Solénothèque

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