On croit connaître la cornemuse : cortèges, festoù-noz, clichés de cartes postales écossaises. Puis arrive Whitewater et l’instrument se dérobe, comme un courant qui change brusquement de lit. Avec ce nouvel album solo, publié dans la collection Mind Travels d’Ici d’ailleurs, le sonneur breton Erwan Keravec signe l’un de ses disques les plus radicaux et les plus intimes, un retour au face-à-face avec son instrument après quinze années passées à piloter de grands ensembles et projets collectifs.

Né en Bretagne, formé au Bagad Roñsed Mor de Lokoal-Mendon aux côtés de son frère Guénolé à la bombarde, Keravec aurait pu suivre le chemin balisé de la musique traditionnelle. Il choisit au contraire d’ouvrir grand les vannes. Dès la fin des années 1990, il fréquente la sphère improvisée, croise Jean-Luc Cappozzo, Beñat Achiary, Mats Gustafsson, se frotte au free jazz, au noise, aux expériences les plus abrasives. Parallèlement, il fonde la compagnie Offshore, avec laquelle il transpose la cornemuse dans le champ de la musique contemporaine : In C de Terry Riley pour vingtaine de musiciens, hommage à Philip Glass pour huit sonneurs, tournées en Europe, au Canada, en Australie. Dans ce contexte, la cornemuse devient laboratoire d’ondes stationnaires, de frictions, d’harmoniques parasites, convoquant autant Eliane Radigue que Pauline Oliveros ou certaines hallucinations de Nurse With Wound.
Whitewater, enregistré en février 2025 au GMEM de Marseille, ressemble à un arrêt sur image dans ce parcours foisonnant. Pas d’orchestre, pas d’électronique, pas de dispositif spectaculaire. Juste Erwan Keravec, une cornemuse écossaise, un studio, et le temps. Loin d’être un repli nostalgique, ce dépouillement volontaire agit comme une mise au point : revenir à l’architecture nue de l’instrument, un chantre, trois bourdons, pour mieux en explorer la dynamique interne, ses failles, ses résistances. Le titre de l’album, ‘eaux vives‘, donne la clé. On n’est pas ici au bord d’un lac immobile, mais au cœur d’un torrent en mutation permanente. Les trois pièces qui composent le disque ne racontent pas une histoire au sens narratif ; elles dessinent plutôt un itinéraire hydrologique, un parcours d’écoute qui va du mince filet d’eau au tourbillon, puis à la crique protégée.
Increase the Flow Rate (17’47) ouvre le disque comme on entrouvre une vanne. D’abord, un flux presque stable, ce continuum de souffle qui fait la signature de la cornemuse. Mais très vite, la surface se plisse. De micro-modulations en dérapages infimes, Keravec fait bouger l’intérieur du son plus que ses contours. On a la sensation d’être placé à quelques centimètres du pavillon, dans la zone où les ondes se mélangent et se contrarient. Les bourdons créent un paysage d’arrière-plan, un relief fixe, tandis que la mélodie, ou ce qui en tient lieu, se tord, insiste, hésite. À mesure que la pièce progresse, le débit s’accélère, non pas parce que le tempo augmente, mais parce que le nombre d’événements par seconde semble se densifier. Le flux devient granuleux, saturé de battements, de différences de phase. L’oreille cesse de suivre une ligne pour se laisser engloutir par la matière.
Until the Swirl Appears (13’08) prend le relais sans transition nette, comme la portion suivante d’un même cours d’eau. Si la première pièce travaillait l’idée de propulsion, celle-ci inspecte le vortex, la rotation. Keravec y joue sur des motifs brefs, obstinés, qui créent des illusions de spirales sonores. L’impression de tourner en rond est vite démentie par les nuances de timbre, de pression d’air, par les glissements d’intonation qui dérivent lentement du centre vers la périphérie. Subitement, la cornemuse ne se contente plus d’occuper l’espace : elle le vrille, le fore. Les souvenirs de free jazz ne sont pas loin, cette manière de pousser un instrument jusque dans ses retranchements physiques, mais la forme rappelle aussi certains processus minimalistes : une idée simple, examinée jusqu’à l’obsession, jusqu’à ce qu’apparaisse la fameuse swirl, ce bouillonnement circulaire qui donne son titre à la pièce.
Ce qui frappe, dans ces deux premiers morceaux, c’est l’abandon presque total des techniques périphériques que Keravec a longuement travaillées par ailleurs : peu de frappes, de cliquetis, de bruits de clefs ; presque rien de ce vocabulaire bruitiste qu’il a contribué à imposer dans le monde de la cornemuse contemporaine. La radicalité de Whitewater tient justement à ce refus du spectaculaire. Il ne s’agit plus de démontrer que la cornemuse peut tout faire, mais qu’elle peut faire beaucoup avec presque rien. Un souffle continu, trois bourdons, quelques notes tenues, et pourtant une impression de danger permanent, comme si le flux pouvait à tout instant sortir de son lit. Après ces vingt-cinq minutes de tension, Leeshore (6’02) arrive comme un changement de lumière. Le terme désigne, en anglais, la côte sous le vent, la rive que l’on atteint une fois la tempête passée. On comprend alors le choix de la photographie de pochette signée Francis Meslet : ce bassin géothermique noyé de vapeur, silhouettes minuscules dans un bain laiteux, paysage à la fois accueillant et irréel. La dernière pièce de l’album fonctionne comme la traduction sonore de cette image. Composée de plusieurs prises superposées, elle érige une nappe de bourdons épaisse mais jamais écrasante. Les mouvements y sont plus larges, plus lents ; la cornemuse cesse d’être torrent pour se muer en mer intérieure. On imagine un auditeur assis sur une jetée, regardant au loin l’endroit exact où la houle se brise, après avoir été bousculé par le débit des deux premières pièces.
On pourrait écouter Whitewater comme un simple exercice de style, une prouesse de sonneur virtuose. Ce serait passer à côté de ce que le disque raconte, de manière souterraine, sur notre manière d’écouter aujourd’hui. À l’heure des playlists hachées, des morceaux consommés par fragments, Keravec propose trois blocs de temps presque monolithiques. Impossible de zapper, difficile même de mettre en fond. L’album exige une disponibilité rare : il invite à une écoute continue, quasi méditative, qui rappelle les pratiques de deep listening chères à Pauline Oliveros. Pourtant, loin de se figer dans le contemplatif, la musique garde en permanence un caractère instable, imprévisible, comme si la méditation devait toujours passer par une zone de turbulences. Ce paradoxe, une paix gagnée au cœur même de l’agitation, est peut-être le véritable sujet de Whitewater. La cornemuse y devient un instrument d’auto-analyse. On entend le souffle du musicien, sa gestion de l’effort, le moment où la pression monte, où le son menace de déborder. On entend également la maîtrise patiente, le choix de ne pas rompre, de canaliser le tumulte. Dans cette tension entre chaos potentiel et forme maîtrisée se joue quelque chose qui dépasse le seul champ musical : une manière de questionner notre rapport au flux permanent (d’images, d’informations, de stimuli) et la possibilité de le transformer en expérience intérieure plutôt qu’en simple débordement.
Sur le plan sonore, l’album doit beaucoup au travail de prise de son et de mixage de Manu Le Duigou, qui place l’auditeur au plus près de l’instrument sans tomber dans le fétichisme technique. Le mastering de Pierre Vandewaeter (Studio Lakanal) accentue cette impression de présence physique, de matière flottant dans l’air. On se surprend parfois à percevoir la pièce du GMEM, son volume, ses réverbérations discrètes, comme si le studio devenait une extension de la chambre de résonance de la cornemuse. Avec Whitewater, Erwan Keravec réussit une sorte de triple réconciliation : avec son instrument, dont il embrasse ici la version la plus classique tout en la tordant de l’intérieur ; avec son histoire de sonneur breton, qu’il ne renie pas mais qu’il détourne vers un autre horizon ; avec une forme de simplicité qui, chez lui, prend des allures de geste extrême. Il fallait sans doute avoir traversé les collaborations les plus aventureuses, les spectacles les plus ambitieux, pour oser un jour se retrouver seul face à un bourdon ininterrompu et décider d’y chercher, encore, de nouveaux possibles. Ceux qui suivront le courant jusqu’au bout découvriront un disque exigeant, mais généreux, qui transforme la cornemuse en véritable chambre d’écho intérieure. Un album à écouter comme on remonte une rivière : parfois à contre-courant, souvent les pieds dans les remous, mais avec à l’horizon la promesse d’une berge tranquille où reprendre souffle.
Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Sonneur breton né entre bagad et landes océanes, Erwan Keravec a choisi très tôt de faire sortir la cornemuse de ses rails folkloriques. Formé auprès de Jorj Botuha puis au Bagad Roñsed Mor avec son frère Guénolé, il bifurque dans les années 1990 vers les scènes improvisées, côtoyant Jean-Luc Cappozzo, Beñat Achiary, Mats Gustafsson… Avec sa compagnie Offshore, il imagine des formations singulières – de Terry Riley à Philip Glass – qui tournent en Europe, au Canada ou en Australie. Qu’il dialogue avec le free jazz, la création contemporaine ou les musiques expérimentales, Keravec traite la cornemuse comme une fabrique de flux, de bourdons et de turbulences, faisant de cet instrument ancestral un véritable laboratoire pour l’écoute d’aujourd’hui.
