Il y a, sur la pochette, deux silhouettes blanches comme de la craie : deux anges jumeaux se font face, mains ouvertes, ailes déployées, sur un bleu dense qui évoque autant le ciel nocturne que l’encre d’un carnet de chants. Rien d’ornemental, rien d’anecdotique : Arada se présente d’emblée comme une musique de passage, un seuil gardé par deux figures symétriques, comme si l’album nous invitait à entrer dans une chambre d’échos où les traditions se reconnaissent… puis se métamorphosent.

Car Arada est précisément cela : le point d’aboutissement d’un travail patiemment affiné sur scène depuis 2018 en trio, Etenesh Wassié au chant, Mathieu Sourisseau à la basse acoustique, Sébastien Bacquias à la contrebasse et, dans le même mouvement, un nouveau départ. Un disque qui ne fusionne pas pour briller, mais qui assemble pour raconter. On n’est pas dans le clinquant de la world music hors-sol : ici, tout vient de la friction, du frottement, de la matière vivante.
Etenesh Wassié est de ces artistes dont la présence dépasse la simple idée de chanteuse. Aventurière, personnalité hors norme : elle découvre très tôt sa voix et commence sa carrière au début des années 90, à vingt ans, à Addis-Abeba, dans des azmaribèts, ces cabarets où se perpétue une tradition chantée faite d’improvisations, de traits d’humour, de sous-entendus, de doubles sens. La tradition azmari, griots de l’Afrique de l’Est, y irrigue le quotidien : une parole musicale qui sait piquer, caresser, tourner autour du réel pour mieux l’attraper. Etenesh s’y impose avec un style qui lui ressemble : costumes trois pièces, sens de la blague affûté, liberté de ton et cette façon de chanter comme on sculpte une vérité dans la pierre. Repérée par Francis Falceto (collection Éthiopiques), elle se retrouve bientôt invitée sur plusieurs disques, puis sa voix tombe dans l’oreille du collectif Le Tigre des Platanes. Leur rencontre en 2007 ouvre un nouveau cycle : tournées en France et en Europe (2007–2010), puis une longue complicité avec Mathieu Sourisseau, d’abord en duo, puis en trio à partir de mars 2018 avec l’arrivée de Sébastien Bacquias. Plus récemment, en 2024, Etenesh entame encore un récit parallèle avec Paolo Angeli : signe qu’elle n’habite jamais une seule maison, elle circule, elle relie, elle déplace.
Le cœur d’Arada bat dans le registre grave. Mais ce grave-là n’a rien d’un muscle : c’est une terre. La contrebasse de Bacquias chauffe l’air, la basse acoustique de Sourisseau creuse la profondeur et l’ensemble épouse le timbre d’Etenesh, cette voix sombre, sauvage et secrète, capable d’une précision technique redoutable autant que de fêlures majestueuses. À trois, ils tissent une sorte de tapis sonore : on y entend, en filigrane, les modes éthiopiens ; on y devine le souvenir d’instruments traditionnels, notamment lorsque l’archet fait surgir l’ombre du messenqo, ce violon monocorde qui accompagne les chants patrimoniaux (Ambassel, Tezeta, Bati…) où Etenesh excelle. Mais le trio ne se contente pas de revisiter : il raconte autrement. Le jeu de Sourisseau, traversé par Mingus, Tom Waits, Sonic Youth, et jusqu’aux rives du fleuve Niger, brouille les pistes. L’éthio-trad se frotte à des textures parfois noise, à une nostalgie folk tenue en respect par une pulsation qui peut surgir d’un coup, comme une lampe qu’on allume dans une pièce obscure.
Sur Arada, le trio s’ouvre : quelques morceaux invitent d’autres musiciens du collectif Freddy Morezon, comme pour éclairer le répertoire sous un autre angle. Le quartet apparaît avec Fabien Duscombs (du Tigre des Platanes) à la batterie, et le quintet avec Mathieu Werchowski au violon. La batterie n’écrase pas : elle tranche, elle souligne, elle met de l’ombre derrière la lumière. Elle apporte groove, pulse, contraste et d’un coup la musique se fait plus joueuse, presque solaire, notamment sur Cheguitou, single à l’élan franc, où l’on sent le plaisir de la cadence, la joie de la relance. Le violon, lui, n’est pas là pour enjoliver : il sert d’aiguille. Il rapproche l’ensemble du chant traditionnel (par son écho au messenqo), tout en ouvrant une ligne claire au-dessus de la houle des graves. Ce sont des ajouts rares, donc précieux : des pigments déposés au bon endroit, jamais des effets de manche.
L’album déroule dix pièces pour une durée totale d’environ quarante minutes, et on y avance comme dans une suite de scènes brèves mais intenses. Tezeta, forme traditionnelle de la nostalgie, s’y déploie comme une porte d’entrée : la mémoire y rejoint un terrain inattendu, celui du blues, donc du jazz africain-américain. Et lorsqu’Etenesh laisse apparaître sa rage magnifiée, on comprend pourquoi certains échos lointains convoquent Bessie Smith ou Abbey Lincoln : même manière de transformer l’éraflure en éclat, l’aspérité en force, le cri en architecture. Ce qui frappe, surtout, c’est la manière dont le trio (et ses extensions) préfère le récit à la performance. L’objet n’est pas le chant en vitrine : c’est ce que la voix, la basse et la contrebasse assemblent à six mains, une narration familière dans sa magie, hybride dans son instrumentation, et toujours tenue par une émotion qui transperce sans pathos. Et il y a, dans cette trajectoire, une continuité qui se lit en creux : après un premier disque devenu culte avec Le Tigre des Platanes, la collaboration s’est poursuivie avec Sourisseau sur Belo Belo (où l’on croisait notamment Gaspar Claus et Nicolas Lafourest) puis Yen Alem (avec Julie Laderach en invitée). Arada prolonge cette histoire mais il la met au présent : plus resserré, plus incarné, plus trio dans l’os, même quand le cercle s’élargit.
Au fond, Arada est un disque de récit. Pas un récit linéaire, plutôt un assemblage à plusieurs mains : des fragments de tradition, des gestes contemporains, des éclats de scène, et cette manière, rare, de faire tenir ensemble la profondeur et le jeu, la transe et l’humour, la mémoire et l’invention. Une musique qui ne cherche pas à faire voyager l’auditeur à coups de clichés, mais qui l’attrape autrement : par la présence, par la texture, par cette gravité qui finit doucement par danser.
Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Etenesh Wassié Trio réunit une voix d’Addis au grain profond et indocile et deux architectes des graves : Mathieu Sourisseau (basse acoustique) et Sébastien Bacquias (contrebasse). Ensemble, ils font dialoguer héritage éthiopien, groove souterrain et audaces improvisées, jusqu’à transformer chaque morceau en scène miniature, un théâtre d’ombres et de pulsations où la tradition se déplie sans folklore, dans une liberté pleinement contemporaine.
