Sur la pochette, un dessin à l’encre noire : une fleur blanche au cœur rond, posée comme un talisman… mais greffée à une lame. Le signe est simple, presque enfantin, et pourtant il pique. Dawn Breakers se présente ainsi : une douceur qui saigne un peu, une beauté qui n’ignore pas l’ombre, une caresse avec un fil de fer dedans.
Quatrième album de la globe-trotteuse France de Griessen, Dawn Breakers est annoncé comme un disque épuré : dix titres construits autour de mantras guitare/voix et d’un instrumentarium discret (shruti box, percussions, piano, orgue électrique…), enregistré à la campagne dans le Somerset, à Wells, ‘comme dans les contes et les livres‘, dit-elle. C’est là, dans cette petite ville anglaise aux allures de décor immobile, que l’album a pris forme, produit et réalisé par Ben Scott Turner (Axe & Trap Studios).
On parle souvent de witch folk à propos de France de Griessen. Ici, la formule cesse d’être une étiquette : elle devient une méthode. Non pas faire sorcière, chapeau pointu et pentagramme en carton, mais fabriquer du symbolisme sonore : une façon d’assembler des gestes simples (un accord, une phrase, une respiration) pour ouvrir des portes. Elle évoque d’ailleurs une quête de prière au sens large : élever l’âme, relier le corps et l’esprit, amener le sombre dans la lumière pour le transformer. Ce qui frappe, c’est l’économie des moyens : pas de démonstration, pas d’habillage inutile. La guitare tient souvent le rôle d’un fil tendu. La voix, elle, n’est pas posée : elle incante. Parfois elle double (au sens propre : deux voix), notamment avec l’artiste antifolk new-yorkais Cannonball Statman, invité sur l’album. Le duo ne cherche pas la fusion harmonieuse : il cultive une proximité étrange, comme deux silhouettes qui se croisent dans un couloir, l’une portant une lampe, l’autre une histoire.
Le titre Dawn Breakers possède sa propre charge : littéralement, il s’agit de ceux qui brisent l’aube, ceux qui mettent fin à un ordre des choses et déclenchent une transformation. Dans la mythologie intime de l’album, l’aube n’est pas un décor pastel : c’est une coupure, un passage, un changement d’air. Et cette idée irrigue l’écoute : chaque morceau ressemble à une petite cérémonie de bascule. On avance par seuils. On ouvre une porte. On referme derrière soi. Deux micro-titres, Start All Over et Are We Recording? (4 secondes chacun), fonctionnent comme des clignements : une remise à zéro, un doute glissé dans la bande, un rire intérieur, peut-être. Dans un album de mantras, ces éclairs courts rappellent que la transe n’est pas un long ruban : c’est une suite d’allumages.
France de Griessen revendique des filiations qui ne vont pas naturellement ensemble et c’est précisément ce qui fait la singularité du disque. D’un côté, l’ombre du punk acoustique (elle cite Johnny Thunders). De l’autre, un goût prononcé pour l’onirisme cinématographique, avec une mention appuyée pour La Vallée de Barbet Schroeder (1972). Entre les deux, un culte rendu à une mélancolie qui espère encore (Donovan), à des litanies néo-médiévales (Marie Laforêt), à l’icône Nico et à ses ritournelles qui ouvrent des portes métaphysiques. On entend cette constellation moins comme un patchwork que comme une lumière d’angle : le punk apporte la franchise, la coupe nette ; le cinéma apporte le clair-obscur ; Nico apporte la ligne droite, obstinée, presque minérale. Résultat : une musique qui avance avec élégance, mais garde toujours un coin de provocation.
Le texte de présentation parle de nuages qui se mangent comme des barbes à papa, de neige bleue, de spectres qui planent. Ces images ne sont pas là pour faire joli : elles indiquent un mode de perception. Chez France de Griessen, l’imaginaire est une matière. Elle aime l’hybridation, les liens chimériques, les fils invisibles. On pense à ces objets surréalistes qui n’expliquent rien mais déplacent tout : ici, le réel ne se raconte pas, il se dérègle légèrement, juste assez pour que l’on voie autrement. À ce titre, Cloud Cakes a quelque chose d’un dessert mental : une gourmandise de brume, une douceur qui se dissout au contact du langage. Et Blue Snow, premier single, pousse l’étrangeté jusqu’à l’évidence : la couleur devient sensation, la météo devient symbole. Le morceau s’accompagne d’un court film musical tourné en Italie, réalisé par Cannonball Statman, jouant avec l’idée de poursuite (le pedinamento) et une déambulation en clair-obscur, un clin d’œil assumé à un certain cinéma italien (Pasolini, Fellini, Antonioni) et à ses tableaux en mouvement.
France de Griessen parle de musique comme d’une forme cathartique, mais précise qu’il ne s’agit pas de mettre ses tripes sur la table. Elle cherche plutôt un état d’hyper-présence, ce point où la lumière arrive parce qu’on tient debout au milieu du trouble. C’est une nuance importante : Dawn Breakers n’est pas un album confession. C’est un album de transmutation. La douleur, quand elle apparaît, n’est pas étalée : elle est travaillée comme on travaille un métal, jusqu’à obtenir un fil solide. On est loin de la simple narration : c’est une chambre d’échos. Et l’on comprend alors pourquoi ses textes sont décrits comme des coffres à tiroirs : on n’ouvre jamais tout d’un coup ; on découvre des cachettes. Le titre July est particulièrement parlant : France de Griessen y évoque des voix dans sa tête, des récits anciens qui remontent, se heurtent, délivrent peut-être un message.
Le disque est porté par un casting resserré : France de Griessen y joue guitare, voix et instruments additionnels, Cannonball Statman ajoute voix/guitare/percussions, et Nicolas Laureau intervient aux percussions sur High Strung Master. Photographie argentique pour l’innersleeve, dessin à l’encre noire signé de l’artiste : tout semble fait pour que l’objet disque soit une extension de la musique, pas un habillage. Et puis il y a ce paradoxe délicieux : minimalisme ne veut pas dire petit. Plus l’écriture se dépouille, plus l’espace se peuple. Avec quelques gestes bien placés, France de Griessen fait apparaître une forêt entière : nature, élégance, étrange beauté, transe, réalisme magique… autant de mots-clés qui orbitent autour de l’album comme des constellations discrètes. Au fond, Dawn Breakers propose un art de l’instant critique : ce moment où quelque chose finit, où quelque chose commence, et où l’on n’est pas encore sûr que la lumière soit une promesse ou une brûlure. C’est un disque qui ne décrit pas le monde : il le recompose par petites incantations, avec une sensualité sobre, une fantaisie inquiète, un romantisme qui ne s’excuse pas. On ressort de l’écoute avec des images en poche, une neige bleue, un nuage sucré, une fleur-lame, et surtout avec une sensation rare : celle d’avoir traversé une œuvre qui, sans hausser la voix, déplace l’axe. Comme si l’aube, ici, n’était pas le matin… mais le moment précis où l’on décide de changer de peau.
En programmation dans Solénoïde – Grande Boucle 66, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
France de Griessen avance comme une globe-trotteuse de l’incantation : guitare en bandoulière, poésie à fleur de lame. Entre witch folk, punk romantique et minimalisme rêveur, elle fabrique des chansons-talismans, des ballades qui murmurent à l’oreille et ouvrent des portes dans le réel. Son univers mêle réalisme magique, sensualité sombre et éclats de lumière, une musique de seuils, où l’on traverse le cœur, le corps et le temps, sans jamais perdre l’élégance du vertige.