Deux ans après Mokuy, qui avait su étirer le temps et nous emmener au-delà des frontières géographiques et culturelles, Hand to Earth revient avec Ŋurru Wäŋa — et le mot ‘retour’ est ici à prendre avec précaution. Car s’il y a bien un déplacement, un voyage, il ne se résume pas à un point de départ et un point d’arrivée. Ce nouvel album est une spirale. On y marche en cercle, en suivant une odeur invisible, Ŋurru Wäŋa, littéralement ‘le parfum du chez-soi‘, jusqu’à comprendre que ce “chez-soi” n’est pas un lieu fixe, mais une sensation.
Déjà, Mokuy nous avait habitués à ce tissage unique, mélange de Manikay — ces chants traditionnels wáglilak vieux de dizaines de milliers d’années — et de paysages sonores contemporains. On y percevait un fil invisible, ce raki évoqué par Daniel Wilfred, qui reliait voix, souffles, bois et électronique dans une même cérémonie musicale. Avec Ŋurru Wäŋa, ce fil devient parfum : un vecteur de mémoire et d’émotion qui se propage comme une brise chaude sur un visage, ou comme l’odeur de pluie sur la terre rouge après des semaines de sécheresse.
Dès l’ouverture, Sunny Kim chante Another Home de Yoon Dong Ju, poète coréen dont les mots résonnent comme un journal de bord intérieur. En contrepoint, Daniel Wilfred déploie les chants de Djuwaḻpada, figure du rêve Wägilak, retraçant un périple à travers les terres d’Arnhem, du cœur jusqu’à la côte, en nommant les oiseaux, les arbres et les saisons. Les langues et les histoires ne se traduisent pas : elles se superposent, s’écoutent et se laissent infuser.
La formation reste la même : Daniel Wilfred (voix, bilma), David Wilfred (yiḏaki, voix), Sunny Kim (voix, percussions), Peter Knight (trompette, électronique, synthés, basse), Aviva Endean (clarinettes, électronique), rejoints par Amalia Umeda au violon (The Crow), Quinn Knight aux percussions, et Lawrence English aux textures atmosphériques et à la basse synthétique. Mais la méthode d’enregistrement change subtilement : ici, tout naît d’une session impromptue, captée à Melbourne en pleine tournée. Des prises uniques, presque nues — voix, bilma, yiḏaki — auxquelles s’ajoutent plus tard des strates électroniques, comme des halos autour du noyau originel.
Le morceau-titre, en deux parties, agit comme une incantation. On y croise guku, l’abeille productrice de miel, et Wäk Wäk, le corbeau tournoyant. Les images sont concrètes, organiques, mais le traitement sonore les pousse vers l’abstraction : drones de synthé, frottements harmoniques, notes suspendues de trompette, clarinette comme un souffle d’air chaud dans un canyon. L’écoute de Ŋurru Wäŋa est un déplacement lent, presque chamanique. On ne saute pas de plage en plage : on entre dans un territoire sonore comme on franchit un cercle rituel. Les frontières entre passé et présent s’effacent ; tradition et modernité s’embrassent dans une même pulsation. La musique semble appelée depuis un autre espace-temps, comme si les voix de Daniel et Sunny venaient d’un futur ancien.
Ce n’est pas un hasard si cet album trouvera naturellement sa place dans notre future programmation ‘Shamanic Trip‘. Car Ŋurru Wäŋa n’est pas qu’un disque : c’est un état. Une traversée intérieure où chaque écoute creuse un peu plus loin dans la mémoire collective et intime. Là où Mokuy tissait le fil invisible de l’appartenance, Ŋurru Wäŋa nous invite à respirer profondément ce parfum de chez-soi, à le suivre à travers vents, langues et silences, jusqu’à se retrouver dans un lieu que l’on n’avait jamais quitté. Dans un monde pressé, Hand to Earth nous offre un rappel précieux : certaines histoires ne se comprennent qu’à la vitesse des saisons. Et cet album est une saison entière, posée sur le sillon, prête à nous transformer.
Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Hand to Earth est une constellation de cinq musiciens venus d’horizons aussi lointains que leurs voix sont proches. Du nord de l’Australie aux rivages de Corée, ils tissent des chants wáglilak millénaires, des poèmes, des souffles de trompette et de clarinette, et des nappes électroniques comme autant de fils d’un même tissu sonore. Leur musique n’appartient ni au passé ni au présent : elle crée un espace où le temps s’étire, où l’écoute devient un rituel, et où chaque note rapproche la terre du ciel.