Couverture du livre "Atmospherics" par Jon Hassell
Type
Auteur
Jon Hassell
Maison d'édition
Allia
publié le

Avec Atmospherics, Jon Hassell ne raconte pas seulement sa musique : il nous apprend à entendre le monde comme une matière vivante, traversée de climats, de visions et de résonances.

Atmospherics

Le livre qui n’écrit pas une carrière, mais un climat

Il existe des autobiographies qui alignent des faits, des dates, des triomphes et des anecdotes comme on aligne des trophées sur une étagère. Atmospherics, de Jon Hassell, fait exactement l’inverse. Ce livre ne raconte pas une vie en ligne droite : il la diffuse dans l’air. Dès sa couverture française (Éditions Allia, 2025), l’objet annonce la méthode : un grand « A » sombre, monumental, presque architectural, sur lequel viennent se poser des lettres crème, décentrées, superposées, comme si le mot Atmospherics lui-même devait passer par une zone de turbulence avant de se stabiliser. Le fond rose poudré, tramé de signes, donne au livre un aspect de partition graphique, de textile codé, d’archive futuriste. Avant même d’ouvrir, on comprend que Hassell ne livre pas un monument figé, mais une cartographie mouvante. Et c’est précisément ce que confirme la préface. L’auteur y explique qu’il ne veut pas tant « promouvoir » ses disques que restituer les atmosphères dans lesquelles ils sont nés : lumière d’une pièce, odeurs, présences, états mentaux, détails parfois dérisoires et pourtant décisifs. On n’entre donc pas ici dans une suite de notices discographiques. On entre dans une météo intérieure de la création.

Une discographie devenue carnet de terrain

Le sommaire a l’allure d’une frise : 1977, 1978, 1980, 1981… jusqu’à 2018, puis une section “À propos” et une discographie. Mais cette chronologie est une ruse : elle sert de charpente à un livre qui se comporte plutôt comme une série de stations atmosphériques. Chaque date est un poste d’observation, arrimé à un disque (Vernal Equinox, Possible Musics, Dream Theory in Malaya, Aka-Darbari-Java, City: Works of Fiction, Fascinoma, Maarifa Street, Listening to Pictures…). On y entre par fragments : souvenirs de studio, scènes de concerts, notes d’intention, mini-manifestes, images, références, parfois même des boîtes de réception où l’auteur dépose textes et matériaux en attente, comme si la mémoire, chez lui, devait rester ouverte, perméable, non scellée. Cette structure produit un effet rare : le lecteur n’a pas l’impression de lire sur une musique, mais de circuler dans son arrière-pays. La musique devient un environnement. Elle a ses routes, ses ruelles, ses tremblements. Et surtout, elle a ses paradoxes : Hassell veut à la fois l’extrême précision du geste (l’atelier, la retouche, la coupe) et la liberté du rêve (la dérive, le déplacement, l’inattendu).

“Musiques possibles” : le choc des mondes, l’invention d’un troisième espace

Parmi les passages les plus saillants, ceux qui reviennent sur Possible Musics agissent comme un foyer d’orage. Hassell y décrit un noyau conceptuel devenu emblématique : la musique comme rencontre idéalisée entre des influences technologiques (premier monde) et des traditions (tiers-monde), non pas une simple fusion décorative, mais un symbole, une formule, une provocation presque mathématique. Ce qui frappe, c’est la lucidité avec laquelle il observe déjà le destin des idées : ouvertes, explorées, puis parfois banalisées. Il raconte aussi la scène new-yorkaise comme une chambre d’écho : concerts au Kitchen, bricolages sonores, pistes vierges, harmoniseur, textures recomposées, et ce sentiment que tout se fabrique dans une tension entre l’accident et l’architecture. Le livre saisit au passage une vérité souvent oubliée : les avant-gardes ne naissent pas dans des temples, mais dans des lieux imparfaits, des clubs, des studios, des salons. On croise Brian Eno arrivant avec curiosité et appétit de collaboration, David Byrne se greffant au cercle, les nuits qui s’allongent autour de repas et de discussions, et même la morsure du réel (une agression, un festival en plein air) venant déchirer les utopies de tribu. La “quatrième” zone de Hassell, son Fourth World, n’est pas un exotisme : c’est un territoire instable, où l’imaginaire doit composer avec la ville, la violence, la politique, les malentendus. Et puis il y a ce détail délicieux, presque comique, presque tragique : l’auteur évoque le moment où sa stratégie de crédit (mettre en avant le nom d’un collaborateur plus célèbre) finit par produire une ombre persistante. Atmospherics ne cherche pas à régler des comptes ; il enregistre simplement la façon dont une atmosphère médiatique peut envelopper une œuvre – parfois au point d’en masquer la source.

Malaya, Maarifa : la géographie comme instrument

Hassell écrit comme on cadre un plan. Quand il arrive à Dream Theory in Malaya, le texte devient filmique : le mot “Malaya” lui-même est décrit comme une sonorité de cinéma, pleine de gongs, de chants d’oiseaux, de jungle. Il raconte une fascination pour les récits ethnologiques, les mythes de “tribu du rêve”, mais surtout la manière dont une idée devient matériau : un disque joint à un livre, des extraits sonores collectés ailleurs, et voilà la matière première d’une pièce centrale. Chez lui, l’emprunt n’est jamais une simple citation : c’est un montage, une structure, une nouvelle logique d’écoute. Plus loin, Maarifa Street bascule du côté de la sagesse et de la brûlure. Le mot “maarifa” (savoir, sagesse) est arraché à une coupe de presse, rattaché à une rue, puis transfiguré par un geste poétique : Hassell convoque Rûmî, oppose une vision d’extase à la “piété mortifère” des fondamentalismes, et transforme un titre en question morale. La musique, ici, n’est pas seulement un art du son : c’est un choix de vocabulaire face au monde. Comment nommer, aujourd’hui, une rue ? De quel côté placer la sagesse ? Dans quel timbre loger l’hospitalité ? Une autre page, adressée à Mati Klarwein, ressemble à une lettre déposée dans l’album comme un talisman : chèvres, cloches, collines, nuit après nuit. On comprend que l’“atmosphère” n’est pas une abstraction : c’est la présence d’un lieu dans le corps, une obsession douce, une scène qui revient, et que l’on tente de traduire en musique, à la mesure d’une peinture, d’un regard, d’une clairvoyance.

Écrire la musique comme on peint par couches

Le livre culmine, à sa manière, dans une idée simple et renversante, empruntée au vocabulaire des arts visuels : le pentimento. En peinture, ce terme désigne la résurgence d’un motif ancien sous les couches d’une composition finale. Hassell s’en sert pour décrire sa propre pratique : la musique travaillée comme une toile, faite de couches, de retouches, de repentirs, de zones effacées, de motifs qui reviennent hanter la surface. C’est là qu’il propose une distinction précieuse : l’écoute horizontale, celle du flux (savoir où la musique va, ce qui vient ensuite), et l’écoute verticale, celle de l’instant (ce qui se passe maintenant, dans l’épaisseur du spectre sonore). Cette notion, dans Atmospherics, agit comme un outil critique autant que comme une hygiène du regard : apprendre à écouter non pas pour suivre, mais pour voir apparaître des formes, des transformations, des reliefs. Et soudain, l’œuvre entière de Hassell se réorganise : sa trompette n’est plus seulement un instrument, mais une source de mirages ; ses traitements électroniques, une manière de faire du timbre une architecture ; ses emprunts culturels, un montage conscient, parfois inquiet, toujours sensible aux équilibres de pouvoir et aux illusions d’innocence.

Un artiste qui traverse les institutions sans s’y dissoudre

Les pages “À propos” rappellent l’ampleur du parcours : études, recherches, rencontres décisives (Stockhausen, La Monte Young, Terry Riley, Pandit Pran Nath), concerts marquants, collaborations multiples, musiques de films, commandes, croisements avec la danse, le théâtre, la mode. Mais ce qui ressort le plus n’est pas la liste : c’est l’impression d’un homme qui traverse les institutions comme on traverse des climats, en emportant son propre baromètre. On comprend aussi pourquoi Hassell reste si actuel : parce que son travail anticipe une grande partie de notre présent sonore, la circulation mondiale des motifs, la question de l’appropriation, le collage comme langage, la production comme écriture. Atmospherics n’idéalise pas : il montre les frottements, les malentendus, les zones d’ombre, les éclairs d’invention.

Pourquoi lire Atmospherics maintenant ?

Parce qu’il ne s’agit pas d’un livre “sur un musicien”, mais d’un livre sur une manière d’être au monde par le son. Un livre qui propose une alternative à la biographie classique : une biographie par les ambiances, les détails, les scènes, les matières. Un livre qui refuse de réduire la musique à des catégories, et préfère parler de lumière, de texture, d’air, de mémoire. Lire Atmospherics, c’est accepter de se laisser guider non par une intrigue, mais par une succession de pressions et de températures. C’est entrer dans l’atelier d’un compositeur qui a compris que les œuvres ne se résument pas à des dates : elles sont des systèmes météorologiques. Et, quand on referme ce livre, on a parfois l’impression étrange d’avoir changé d’oreille : d’entendre le monde non plus comme une playlist, mais comme un paysage en train de se peindre.

A propos de l'auteur

Jon Hassell

Jon Hassell (1937–2021) fut l’un des grands alchimistes du son : trompettiste, compositeur et penseur musical, il a inventé une manière unique de faire dialoguer improvisation, électronique, traditions extra-occidentales et imaginaire futuriste sous le nom de Fourth World. À la frontière du rituel, du studio et du rêve, son œuvre a ouvert un espace où la trompette cesse d’être un instrument de genre pour devenir un paysage.

Photo de l'artiste Jon Hassell