Couverture du livre "Les 1000 Planètes d'Yves Blanc"
Type
Auteur
Yves Blanc
Maison d'édition
Georg
publié le

Il y a des livres qui se lisent comme on consulte une carte routière, et d’autres qui s’ouvrent comme une antenne parabolique : on ne tourne pas des pages, on oriente une écoute.

Les 1000 Planètes

I y a des livres qui se lisent comme on consulte une carte routière, et d’autres qui s’ouvrent comme une antenne parabolique : on ne tourne pas des pages, on oriente une écoute. Avec Les 1000 planètes, Yves Blanc signe un objet rare : un guide culturel qui n’a pas peur des horizons, mais surtout pas peur des frottements. À la croisée de l’écologie, de la science-fiction et des sons de la Terre, ce volume de 308 pages et 200 illustrations ressemble à une station orbitale où l’on embarque avec, dans les poches, des livres à dévorer, des films à traquer, des bandes dessinées à collectionner, des musiques à faire tourner et, en prime, des éclats de pensée qui refusent de s’endormir.

L’idée est simple, et c’est justement ce qui la rend audacieuse : condenser en un seul ouvrage une sélection exigeante de chroniques issues de La Planète Bleue (les plus marquantes, celles qui ont fait réagir), tout en y greffant des textes inédits, jamais diffusés. On s’attendrait à un best-of commémoratif, un album souvenir poli. On tombe sur mieux : un laboratoire portatif.

Dès les premières pages, le livre rappelle son origine : un anniversaire, la millième émission, et une question lancée comme un clin d’œil incrédule : qui aurait parié, en janvier 1995, qu’un bricolage expérimental durerait trente ans ? Né dans une époque où la radio se rêvait encore essentiellement hertzienne, le projet s’est mis à voyager : d’abord l’Europe via satellite, puis le monde entier par le web. La longévité ne sert pas ici de médaille ; elle sert de preuve. Preuve qu’on peut tenir, longtemps, sans céder au bavardage, sans se convertir au consensus, sans se laisser lisser par le marketing et les patrons de radios. Et la méthode, au fond, est une esthétique : pas de direct, pas de remplissage ; du montage, du mixage, une précision au rasoir. Arte et France Inter apparaissent au fil du récit de parcours (où l’on croise aussi Radio Nova et Couleur 3), mais l’essentiel n’est pas la liste des lieux : c’est l’obsession de fabriquer une forme qui pense. Le texte le dit avec une franchise presque physique : Écrire comme si tout pouvait s’arrêter demain.Voilà le moteur. Pas la posture. Le rythme vital.

Le livre révèle aussi l’ampleur du travail souterrain : plus de 1 000 heures de programme pour la millième, plus de 10 000 titres sélectionnés, envoyés par des musiciens et labels disséminés partout sur la planète du fin fond de la grande forêt aux studios hi-tech des mégapoles. Dans cet inventaire vivant, l’innovation n’est pas un vernis, c’est un réflexe : tendre l’oreille du côté des sons qui ne rentrent nulle part. À tel point que, faute de mot satisfaisant, l’auteur revendique d’en avoir forgé un :  les musiques des ailleurs, ailleurs incluant aussi bien l’espace que le temps. Formule volontairement ouverte, presque poreuse : elle autorise les télescopages, les courts-circuits, les alliances inattendues, un art du raccord plus qu’un art du classement. Et pourtant, Les 1000 planètes est aussi un guide : sa table des matières ressemble à une constellation d’entrées, où se côtoient figures, lieux, concepts et objets culturels (du son dans l’image aux soucoupes volantes, de la submersion numérique aux films de sous-marins). Ce joyeux voisinage n’est pas un caprice : c’est une manière de dire que le monde moderne se comprend par collisions et que la culture peut être une boîte noire qui enregistre ces chocs.

Ce qui frappe, dans les extraits, c’est l’allergie au bibelot. À un moment, l’auteur le formule sans détour : les beaux livres peuvent être des attrape-gogo, calibrés pour les fêtes, pas toujours de très bonne qualité. Ici, c’est l’inverse qui est revendiqué : un beau-livre intelligent, ambitieux, un outil, un objet qui ne sert pas à faire joli, mais à faire lien. L’exemple le plus parlant tient peut-être en deux pages consacrées au réensauvagement. Le texte y décrit le rewilding comme l’une des idées écologiques les plus novatrices de ces dernières années : soustraire des terres à l’activité humaine, laisser la nature reprendre souffle, résister à l’effondrement de la biodiversité et au chaos climatique. Rien de naïf : l’auteur insiste sur le poids réel de ces projets (paperasse, budgets, conflits de voisinage, menaces), loin du loisir de bobo. Et il parle en témoin : à travers l’expérience de ASPAS dans le Vercors, 500 hectares rachetés et rendus au vivant,  magnifique et émouvant. Dans la foulée, surgit un autre livre, montré comme une balise : Réensauvager la nature pour sauver la planète de Paul Jepson et Cain Blythe, où l’auteur regrette seulement l’absence d’une grande cartographie mondiale des zones réensauvagées, ces arches de Noé des non-humains du futur. Ce passage résume l’esprit des 1000 planètes : lire, relier, prolonger, et surtout transformer la curiosité en action mentale.

Le livre n’édulcore pas non plus les aspérités politiques. L’entrée consacrée à Sainte-Soline, par exemple, rappelle à quel point l’écologie contemporaine peut devenir un champ de bataille : chiffres de forces déployées, pluie de grenades, blessés, sidération d’observateurs comme Ligue des droits de l’homme et l’Organisation des Nations unies, et ce constat amer sur la mémoire courte de la politique avec, au passage, une charge frontale visant Emmanuel Macron et Gérald Darmanin. Qu’on partage ou non ce ton, il dit quelque chose : ici, la culture n’est pas un divertissement, c’est une façon de regarder le monde sans cligner des yeux.

On peut lire Les 1000 planètes de deux manières. La première : comme un réservoir de références. On y pioche des livres, des films, des disques, des noms, des pistes, des angles, un carnet d’adresses pour l’imaginaire et la lucidité. On y croise des filiations, aussi, quand Jean-François Bizot apparaît en figure tutélaire, ou quand l’auteur évoque l’art des télescopages entre tribal et digital via Martin Meissonnier, en écho à des passeurs comme David Byrne, Brian Eno ou Jon Hassell. Et l’on comprend que la notion d’ailleurs n’est pas une exotisation : c’est une discipline du déplacement. La seconde : comme un instrument de réglage. Un livre qui réapprend à écouter l’avenir, à distinguer le neuf du nouveau, à repérer les impostures, à remettre l’écologie au centre sans la transformer en slogan. Dans un monde où la radio, en Suisse notamment, bascule vers le DAB et où l’écoute via Internet devient majoritaire, l’ouvrage rappelle que le futur n’est pas seulement une question de technologie : c’est une question de ligne éditoriale, de courage, de patience, de montage, une question de formes qui tiennent. En refermant Les 1000 planètes, on n’a pas l’impression d’avoir terminé un livre. On a plutôt l’impression d’avoir mis la main sur une télécommande étrange : elle ne zappe pas entre des chaînes, elle zappe entre des possibles. Et si l’époque nous impose parfois une fatigue d’anticipation, Les 1000 planètes d’Yves Blanc fait exactement l’inverse : il redonne au futur une texture, une image nette, un son précis, un relief. Une planète à la fois.

A propos de l'auteur

Yves Blanc

Yves Blanc n’est pas seulement un passeur : c’est un assembleur d’époques. Journaliste, auteur et réalisateur, il a l’art de relier ce que l’on sépare trop vite, une intuition scientifique, un récit d’anticipation, un fragment de musique, une secousse politique, pour en faire une lecture du monde nette et sensible. Son écriture avance comme une enquête miniature, à la fois précise et indocile : elle traque les signaux faibles, préfère les marges aux grands boulevards, et garde toujours l’oreille ouverte aux formes culturelles qui déplacent notre regard. Entre curiosité radicale et exigence éditoriale, il bâtit depuis des années une œuvre de veilleur, attentive aux métamorphoses du vivant, aux imaginaires collectifs, et à tout ce qui, dans la création, peut encore servir de tremplin vers demain.

Photo du journaliste Yves Blanc (animateur de la Planète Bleue)