Type
Auteur
David Toop
Maison d'édition
L’éclat Poche
publié le

Bien plus qu’un livre sur l’ambient, Ocean of Sound de David Toop est une cartographie sensible des musiques qui transforment notre manière d’écouter.

Ocean of sound

Ambient music, mondes imaginaires et voix de l’éther

Il existe des livres qui rangent les musiques dans des tiroirs. Ocean of Sound fait exactement l’inverse : il ouvre les fenêtres, coupe la lumière, laisse entrer le vent, puis demande au lecteur d’écouter ce qui circule entre les murs. Avec cet ouvrage devenu essentiel, David Toop n’écrit pas une simple histoire de l’ambient. Il invente une manière de la traverser. Mieux : il déplace la question. Chez lui, l’ambient n’est pas un style à border dans une discothèque, mais une zone de perception, une façon d’habiter le son, d’entendre les bords, les halos, les rémanences, les fantômes. C’est une écoute avant d’être une étiquette. Et c’est précisément ce qui rend Ocean of Sound si singulier, si durable, si peu remplaçable. 

Un livre qui respire comme une marée

David Toop a toujours occupé une place rare : musicien, improvisateur, collecteur de sons, essayiste, chroniqueur, passeur. On l’a vu du côté des scènes expérimentales, des marges électroacoustiques, des écritures critiques (de The Wire à d’autres revues majeures), mais aussi dans des projets sonores liés à l’exposition, à l’architecture, aux installations, aux commandes institutionnelles. Cette double vie, pratique et pensée, atelier et page, ne produit pas chez lui un discours sec : elle donne au contraire une prose qui vibre. C’est là une des grandes forces d’Ocean of Sound : on y sent un auteur qui a touché la matière. Toop ne commente pas la musique depuis un balcon. Il la manipule, la découpe, l’écoute au microscope, la suit dans ses migrations. Son livre a la densité d’un essai et la mobilité d’un carnet de dérive. On y avance comme on se déplace dans une ville inconnue de nuit, guidé par des sources diffuses : une note lointaine, une rumeur de bande magnétique, un souffle de radio, un souvenir de club, un détail de studio, une image de cinéma.

Une anti-encyclopédie, donc une vraie

On a souvent présenté Ocean of Sound comme un livre sur les “musiques ambiantes”. C’est juste et terriblement insuffisant.  Car Toop ne livre ni un manuel, ni une généalogie linéaire, ni un palmarès des “grands noms”. Il propose plutôt une cartographie humide, mouvante, parfois brumeuse, où se croisent Debussy, les gamelans, les modernismes du XXe siècle, les expérimentateurs, les producteurs de dub, les architectes du studio, les improvisateurs, les voyageurs du synthétiseur, les rêveurs électroniques, les poètes du sample. L’intérêt n’est pas seulement dans les noms cités, mais dans les courants souterrains qu’il révèle entre eux. Le geste est décisif : Toop remplace la chronologie autoritaire par la circulation. Il préfère les résonances aux filiations trop propres. Il montre moins “qui influence qui” que “comment une idée sonore ressurgit ailleurs, sous une autre forme, dans un autre climat, avec une autre technologie”. En cela, Ocean of Sound ressemble à une anti-encyclopédie, et c’est précisément pour cette raison qu’il fait œuvre encyclopédique. Non pas en accumulant, mais en reliant.

Le refus du rail, la beauté de la dérive

L’un des aspects les plus passionnants du livre tient à sa méthode d’écriture. Toop l’assume : une progression strictement chronologique lui semblait intenable, presque contraire à son sujet. Comment raconter des musiques qui, par nature, dissolvent les frontières de temps, d’espace, de genre et de fonction, avec un plan rigide de musée ? Il choisit donc une forme non linéaire, traversée de bonds, d’associations, de retours, de fragments. Ce choix n’est pas une coquetterie “postmoderne”. C’est une fidélité au phénomène étudié. L’ambient, et plus largement les musiques de texture, de climat, d’environnement, ne se laissent pas saisir par la seule flèche du temps ; elles agissent par nappes, par imprégnation, par mémoire, par contamination. Lire Ocean of Sound, c’est accepter de perdre un peu la rampe pour gagner du relief. On ne suit pas une autoroute : on suit un estuaire. 

Une musicologie littéraire, une mythologie des seuils

Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est la capacité de Toop à tenir ensemble des dimensions souvent séparées : rigueur analytique, sens du détail technique, imaginaire critique, attention aux contextes culturels, et surtout qualité d’écriture. Il écrit la musique sans la réduire à des adjectifs décoratifs. Il ne tombe ni dans la fiche technique, ni dans le lyrisme vide. Son style procède par images opératoires : il fait voir ce qu’il fait entendre. Chez lui, le son n’est pas seulement un objet acoustique ; il devient architecture, lumière, matière, vapeur, poussière, peau, horizon. Cette approche donne au livre une allure très particulière : quelque part entre la musicologie, le récit de voyage, l’essai de civilisation et la mythologie contemporaine. Ocean of Sound n’explique pas seulement des œuvres ; il décrit une transformation du monde sensible au XXe siècle. L’explosion des moyens d’enregistrement, la circulation accélérée des cultures, la montée des médias, les nouvelles technologies, les espaces urbains, les imaginaires postcoloniaux, les studios comme laboratoires : tout cela modifie notre manière d’écouter, donc, au fond, notre manière d’être.

Toop, ou l’humilité contre la posture du prophète

Autre qualité majeure, plus rare encore : la modestie intellectuelle. Toop n’avance pas comme un oracle. Il rappelle volontiers que sa perspective est personnelle, partielle, idiosyncratique. Il se méfie des proclamations définitives, y compris de l’idée même d’“éclectisme” quand celui-ci devient simple posture. Son “océan de sons” n’est pas une doctrine ; c’est une métaphore, discutable, ouverte, productive. Cette réserve donne au livre une puissance paradoxale. Parce qu’il ne prétend pas clore le sujet, Ocean of Sound l’ouvre infiniment. On sort de ces pages avec l’impression non d’avoir reçu une leçon finale, mais d’avoir acquis une nouvelle membrane auditive. Le livre ne dit pas seulement quoi écouter : il modifie les conditions de l’écoute. Toop le suggère d’ailleurs dans ses propos sur l’écriture et la critique musicale : parler de musique est difficile, souvent ingrat, parfois vain si l’on s’en tient au commentaire périphérique (biographie, sociologie de surface, bavardage). Son projet est plus risqué : écrire au plus près des sons, de leurs effets, de leur intelligence propre. Ce risque, il le prend sans arrogance et c’est ce qui le rend crédible.

Un livre-passage

Relire Ocean of Sound aujourd’hui, c’est aussi mesurer à quel point il fut un livre-passage. Passage entre des mondes que l’on croyait séparés : l’avant-garde et le dub, l’ethnographie et le studio, l’improvisation et la pop oblique, la théorie et la sensation. Passage aussi dans le parcours de Toop lui-même : ce livre a consolidé son statut de penseur du sonore tout en éclairant d’un jour neuf sa propre pratique musicale, ses installations, ses compositions, ses dérives électroacoustiques. Autour de lui gravite une œuvre musicale et sonore foisonnante, des explorations improvisées aux albums plus atmosphériques, des projets comme Pink Noir aux pièces liées à des dispositifs visuels ou institutionnels, jusqu’aux travaux autour de Mondophrenetic et du design sonore. Mais Ocean of Sound reste sans doute le noyau magnétique : le lieu où toutes les lignes convergent, où le collectionneur, le compositeur, le journaliste, le voyageur et l’essayiste parlent enfin d’une même voix.

Ce que le livre nous apprend encore

À l’heure où les playlistes automatisées catégorisent tout, où l’ambient est parfois réduite à un décor fonctionnel (travail, sommeil, concentration), Ocean of Sound agit comme un antidote. Toop nous rappelle que ces musiques ne sont pas des papiers peints sonores. Elles sont des dispositifs d’attention. Elles déplacent la conscience. Elles troublent les hiérarchies entre figure et fond, centre et périphérie, musique et environnement.

En ce sens, Ocean of Sound reste d’une actualité brûlante. Non parce qu’il prévoit notre époque, mais parce qu’il propose un outil plus précieux que la prophétie : une manière de percevoir les mutations. On referme le livre avec une sensation très physique. Comme après une plongée longue. Les sons familiers reviennent, une rue, une ventilation, un moteur au loin, une radio derrière un mur, des voix dans la pièce voisine, mais ils n’occupent plus la même place. Ils ont changé de densité. Ou plutôt : c’est nous qui avons changé d’oreille. Et c’est peut-être cela, la réussite la plus rare d’un grand livre sur la musique : non pas nous convaincre, mais nous reconfigurer.

A propos de l'auteur

David Toop

David Toop (5/5/1949) est l’un de ces rares passeurs capables d’habiter plusieurs mondes à la fois : musicien, improvisateur, compositeur, collecteur de sons, chroniqueur et essayiste. Figure majeure des musiques exploratoires depuis les années 1970, il a toujours travaillé aux frontières — entre écriture et écoute, studio et terrain, art sonore et réflexion critique. Avec une curiosité insatiable pour les textures, les atmosphères et les circulations culturelles, il a construit une œuvre singulière où la pensée du son ne se sépare jamais de sa matière vivante. Auteur d’Ocean of Sound, livre devenu référence, David Toop s’impose comme un cartographe sensible des musiques de l’ombre, des résonances discrètes et des imaginaires acoustiques contemporains.

Photo de l'artiste David Toop