Il y a des disques qui n’entrent pas dans une case : ils ouvrent une trappe. On croyait poser le pied sur un terrain “jazz”, on se retrouve soudain dans une volière sans murs, entre un éclat de rire, une larme tenue au bord de la paupière, un coup de bec dans le silence. Avec Vertiges de la mue, L’Oiseau Ravage signe un album qui ressemble à une métamorphose en plein jour : on voit les plumes tomber, mais on entend surtout ce qui repousse, plus nerveux, plus joueur, plus radical… et pourtant d’une douceur presque indécente.

Né en 2020, ce duo inclassable de la scène toulousaine rassemble Charlène Moura et Marek Kastelnik. Leur complicité n’a rien d’un confort : c’est une force de traction. Sur scène et désormais au disque, ils cultivent une manière singulière d’être à deux : à la manière des inséparables, oui, mais des inséparables qui se chamaillent avec les genres musicaux. Jazz de chambre ? Pop instrumentale ? Néo-impressionnisme ? On peut tenter le puzzle, mais la pièce “définition” manque toujours. Disons plutôt : un jazz intemporel, poreux, où le blues, la soul, le free, la chanson, la musique contemporaine se font des signes de loin… avant de se croiser au même carrefour. Après Déplumé (2022), premier album épuré, le duo entame sa mue et l’expression n’a rien d’une image marketing : elle devient la mécanique intime du projet. Vertiges de la mue tient dans cette question aussi simple qu’inquiétante : les oiseaux pourraient-ils être pris de vertige, et s’élancer quand même ? Avec ce besoin essentiel d’y mettre tout : joies, folies, envies, drames. L’Oiseau Ravage s’y risque, et c’est précisément ce risque qui rend l’album vivant non pas bien fait, mais habité.
La transformation commence par les mains. Charlène Moura, femme-orchestre à la voix haut perchée, saxophoniste du doute et du tiraillement, bruitiste surprenante, découvre un nouvel instrument : la batterie. On ne le sent pas comme un ajout ; plutôt comme une nouvelle gravité dans un monde qui flottait déjà. Une ancre, un sol… mais un sol qui tremble. Marek Kastelnik, pianiste mélodiste, percute et fait pleurer ses cordes en riant : son piano devient tour à tour refuge, trampoline, machine à souvenirs, percussion de velours. L’ensemble dessine une étrange chorégraphie : parfois on a l’impression d’entendre deux musiciens, parfois un seul animal à deux têtes, parfois un petit orchestre caché derrière un rideau. Enregistrés en home-studio par Benjamin Glibert (Aquaserge), ces neuf nouveaux titres affirment une identité à la fois brute et lyrique. Brute : parce que ça ose l’angle vif, la rupture, la déchirure. Lyrique : parce que tout y est chantable, même quand personne ne chante au sens attendu. Ici, la mélodie peut surgir d’un geste bruitiste, et un éclat rythmique peut faire l’effet d’un aveu.
L’album alterne des poussées d’énergie et des zones de brouillard émotionnel, comme si l’on traversait un ciel changeant, éclaircies soudaines, nuages lourds, trouées lumineuses. Il y a des explosions de joie : Rosa Bonheur, Faucon Toucan… titres qui claquent comme des plumes en éventail, qui donnent l’impression qu’on peut décoller d’une simple pichenette. Et puis l’album sait aussi nager dans la profonde mélancolie : La Cérémonie, traversée par des sons d’oiseaux bouleversants, agit comme un plan fixe où l’on comprend que la beauté n’est pas toujours consolante. Reflets Iridescents flotte en apesanteur : un morceau qui n’avance pas, il miroite. À l’inverse, Difficile Extraction de l’Oeuf marche sur un fil : tendre ou tendu, jamais tout à fait stable, comme si la naissance elle-même demandait un effort, sortir de soi, sortir du silence, sortir de l’idée qu’on se faisait de sa propre forme. Le théâtre n’est jamais loin : Poule d’or fait un clin d’œil à Nino Rota et Kurt Weill, comme si une scène de cabaret s’était glissée dans la volière. Par moments, on croit entendre passer l’ombre de Claude Debussy et Erik Satie, notamment dans La Vie Rêvée des Aigles, où l’impressionnisme devient une façon de peindre l’air. Et puis vient la dernière mèche allumée : Soleil de Plumes, conclusion résolument rock, dans le cri et le silence, comme si le disque finissait en plein saut, avant l’impact, juste au moment où le vertige se transforme en élan. Ce qui frappe, au-delà des références, c’est la cohérence d’ensemble : un patchwork baroque, oui, mais cousu d’un fil nerveux. L’écriture est soignée, précise, et prend des virages serrés pour bercer puis ébrouer : une pop brisée, un jazz sans âge, une chanson sans paroles, une sonate bruitiste… Le duo fabrique une musique qui a la politesse de nous inviter, mais jamais celle de s’excuser d’être étrange.
Ce disque ne tombe pas du ciel : il prolonge une façon d’aborder la scène qui a déjà marqué les salles d’Occitanie. Dans les retours de concerts, on retrouve les mêmes ingrédients : scénographie épurée, dispositifs presque symboliques, et une présence qui joue avec le public. À Jazz à Luz (Luz-Saint-Sauveur), on évoque plumes noires, cage au sol, oiseau mécanique, hommage aux dodos, et cette capacité à faire naître une complicité immédiate. Le duo parle, dévie, glisse une impertinence (une allusion à Eva Joly, un 14 juillet à interdire…), puis revient à la musique comme on referme doucement une porte sur un secret partagé. Le concert se conclut dans un geste quasi cinématographique : disparition, absence qui s’élargit, départ… avec, pour certains, un clin d’œil à la poésie fragile de Buster Keaton. À Marciac, dans l’écrin resserré de La Peñac, on raconte la même audace : sons mélodieux, dissonants, délirants ; voix, sax, objets (moulin à café, boîte à musique, porte-voix), cris d’oiseaux et variations de tonalités. Beaucoup de talent, beaucoup d’humour et cette impression rare d’assister à une musique qui pense avec le corps.
Vertiges de la mue s’inscrit aussi dans une dynamique portée par la compagnie Le Bruit du Vent dans les arbres, structure née en 2021 pour soutenir la promotion, la diffusion et la production des projets de Charlène Moura et Marek Kastelnik. L’association se structure, consolide ses contacts en Occitanie, et cherche de nouveaux partenaires (appels à projets, plateformes, salons AJC, etc.). Ce n’est pas un à-côté administratif : c’est une manière de donner un nid à des formes qui, sinon, resteraient condamnées à l’exception. Le duo cultive d’ailleurs un lien fort entre création et transmission : ciné-concert autour de courts métrages d’animation, actions culturelles en milieu scolaire, et même une académie locale — ALOR, l’Académie locale de l’Oiseau Ravage, où des élèves sont intégrés à une représentation finale. À la demande du festival Passe ton Bach d’abord, ils ont aussi créé Prise de Bach (juin 2023), relecture originale d’œuvres de Jean-Sébastien Bach, de ses contemporains et de ceux qu’il a influencés : preuve que, chez eux, la mue consiste autant à changer de plumage qu’à changer d’angles de vue.
Charlène Moura vient de l’univers d’Uzeste Musical : fifre, répertoire traditionnel, goût de la ritournelle comme matière première, racines assumées et expérimentations sans barrières. Saxophone alto, improvisation, formation théâtrale et musicale, voix squattée, mâchée, polyphonique : son chant peut flirter avec le lyrique, puis s’en échapper comme un oiseau qui refuse la cage des belles manières. Marek Kastelnik, lui, a grandi entre chant baroque et musique de films : une école de la mélodie, de l’harmonie et du théâtre. Comédien, accompagnateur de chanteuses et chanteurs, explorateur du cabaret et de la chanson française du XXe siècle, formé à la musique contemporaine au Conservatoire de Bordeaux et à l’impressionnisme, il plonge aussi dans l’atonal et l’expérimental. Et il va jusqu’à la manufacture de son instrument : accord, réparation, intimité mécanique du piano. Ces dernières années, il a même créé un personnage, Mike Starnight, looser magnifique, pour réinterpréter David Bowie ou Freddie Mercury. Autant dire que, chez lui, le piano n’est pas un meuble : c’est un masque, une scène, une boîte noire. Ensemble, ils composent une musique entre rage, humour et mélancolie. Et Vertiges de la mue en est la preuve la plus lumineuse : un disque qui ne cherche pas à être moderne, mais nécessaire, comme un envol qui tremble, comme une mue qui gratte, comme une joie qui n’oublie pas l’ombre.
Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
L’Oiseau Ravage est un duo toulousain né en 2020, formé par Charlène Moura et Marek Kastelnik. Inclassables et complices, ils fabriquent une musique hybride où le jazz de chambre flirte avec la pop instrumentale, la chanson sans paroles, le free et quelques éclats contemporains. Sur scène comme sur disque, tout est affaire de jeu, de souffle et de théâtre : Charlène passe du saxophone à la voix, aux objets sonores (et désormais à la batterie), tandis que Marek sculpte un piano mélodiste, parfois préparé, capable de rire et de grincer dans la même phrase. Leur univers, traversé par l’imaginaire des oiseaux, mêle humour, poésie et une expressivité brute qui touche juste.
