Il existe des disques qui additionnent des influences, comme on empile des couches sur une carte. Et puis il y a ceux qui font mieux : ils déplacent les frontières elles-mêmes. Metamorphose, premier album du trio montréalais Mativetsky Amiri Pagé, appartient à cette seconde catégorie. Ici, rien n’est posé comme un collage décoratif entre tradition et expérimentation.

Tout procède d’une circulation interne, d’une lente transmutation, d’un passage continu entre des formes anciennes et des gestes sonores qui regardent droit devant. Le santour persan d’Amir Amiri, la harpe traitée de Sarah Pagé et les tablas de Shawn Mativetsky ne dialoguent pas seulement : ils se reconfigurent mutuellement, jusqu’à produire une matière musicale qui semble avoir inventé sa propre écologie. Le plus remarquable, dans cette rencontre, tient à la qualité de présence des trois musiciens. Chacun arrive avec un parcours dense, déjà très ouvert. Sarah Pagé, harpiste montréalaise et productrice de l’album, a traversé aussi bien le rock roots des Barr Brothers que des territoires plus aventureux aux côtés de Juana Molina, Nadah El Shazly, Joni Void ou Sam Shalabi’s Land of Kush. Amir Amiri, né à Téhéran, a longuement étudié le santour, ce dulcimer persan à 72 cordes frappées, avant d’élargir son champ d’action vers la scène, le théâtre, le cinéma et des ensembles aux esthétiques variées. Shawn Mativetsky, disciple de Pandit Sharda Sahai et figure majeure du tabla au Canada, circule lui aussi entre héritage classique, composition contemporaine, improvisation et recherches plus électroniques avec son projet Temporal Waves. Ce qui pourrait n’être qu’un sommet de compétences devient ici autre chose : une manière de penser ensemble, de faire de la virtuosité un soubassement invisible plutôt qu’un étalage.
Depuis sa formation en 2019, le trio semble avoir cherché moins un style qu’un principe de transformation. Le titre Metamorphose dit exactement cela : une musique en mouvement permanent, une musique qui refuse l’état fixe. On l’entend dès les premières minutes. Les cinq pièces qui composent le disque ne cherchent jamais à stabiliser une identité confortable ; elles préfèrent onduler, bifurquer, se densifier, se dépouiller, repartir ailleurs. Ce sont des formes vivantes, des formes qui respirent. La musique persane, les rythmes hindoustanis, des intuitions de jazz de chambre, des textures électroniques, des techniques instrumentales détournées : tout cela n’est pas convoqué pour faire savant, mais pour créer un courant. Un courant mobile, souple, parfois incandescent, toujours habité.
Le premier morceau, Yavaran, qui sert aussi de single, agit comme une porte d’entrée idéale dans cet univers. Le titre signifie ‘compagnons’, et cette idée de compagnonnage innerve tout le morceau. La harpe et le tabla y conduisent l’écoute à travers des changements de mesure et des glissements harmoniques, tandis que le santour se tient au-dessus comme une ligne d’horizon mobile. C’est aussi la seule plage chantée de l’album : Amir Amiri et Sarah Pagé y interprètent un chant dévotionnel soufi, Yavaran Masem (‘Mes amis, je suis ivre’), où l’ivresse dit moins l’excès que l’embrasement spirituel, l’élan vers le divin. Au centre de la pièce, un motif lezgi, issu d’une danse azerbaïdjanaise, vient reconfigurer le mouvement avant le retour du thème sous une forme rythmiquement transformée. Tout est déjà là : la mémoire, le déplacement, le retour qui n’est jamais un retour au même. La plage-titre, Metamorphose, prolonge cette logique avec une clarté presque exemplaire. Sa structure métrique évolue au fil du morceau, comme si la composition changeait de peau devant nous. Le santour y relaie une mélodie kurde qui pousse la musique vers l’avant, pendant que la harpe, presque aqueuse, et le tabla, d’une précision remarquable, injectent tension, chaleur et mouvement. Il y a dans cette pièce une sensation rare : celle d’une mécanique complexe qui ne se montre jamais comme telle. L’auditeur ne perçoit pas l’architecture en train de s’ériger ; il sent seulement le sol bouger avec une grâce continue. Puis vient Quarter Tone Suite, sans doute l’un des cœurs battants du disque. Ses trois mouvements gravitent autour du Segāh, mode central du système persan du dastgāh. Mais là encore, ce fondement théorique n’a rien d’académique à l’écoute. Le morceau s’ouvre sur une improvisation de type āwāz, où le santour et la harpe préparée semblent se chercher dans une pénombre attentive. Une section mélodique plus posée, portée par le tabla, laisse ensuite le champ à une poussée plus abstraite, plus orageuse, lorsque Sarah Pagé libère un solo sombre et turbulent. Enfin, le santour revient pour un final en expansion, traversé par une forme rythmique inspirée du flamenco, la bulería. Cette suite ne juxtapose pas des mondes ; elle en révèle la porosité. Elle montre que les systèmes musicaux les plus ancrés peuvent devenir des tremplins pour l’inconnu. Maktrismos propose encore un autre basculement. La pièce s’ouvre sur un paysage ambient électronique, comme un brouillard de particules sonores qui se condense peu à peu. Son inspiration vient des travaux du musicologue Petros Tabouris sur les musiques de la Grèce antique. Là encore, l’intérêt du trio n’est pas la reconstitution, encore moins le musée. Ce qui les attire, c’est la réactivation. Une ancienne danse de bénédiction réapparaît ici dans un traitement moderne, coloré, presque luminescent. Le passé n’y est pas sanctuarisé : il recommence à vibrer. Le disque s’achève avec Pathos, pièce la plus longue de l’ensemble, hommage à Pandit Shivkumar Sharma, maître du santoor indien, et invocation du rāga Charukeshi, l’un des plus expressifs de la tradition hindoustanie. La composition en épouse certains principes de déploiement, l’alāp initial, la montée de l’énergie, la progression vers des cycles rythmiques plus affirmés, tout en les adaptant à la grammaire propre du trio. Le morceau avance ainsi d’une lente exposition des hauteurs vers une intensification réglée par le jhaptaal à dix temps, avant de gagner le teentaal à seize temps dans sa dernière phase, jusqu’à une culmination d’une force presque tellurique. Ce n’est pas une simple montée dramatique : c’est une montée de densité intérieure, comme si la matière sonore elle-même se chargeait de mémoire et de tension.
Ce qui rend Metamorphose si singulier, au fond, c’est sa manière de résoudre une vieille fausse opposition. On parle souvent des musiques traditionnelles comme d’un héritage à préserver, et des musiques expérimentales comme d’un langage de rupture. Mativetsky Amiri Pagé démontre au contraire que l’une peut être la condition de l’autre. Que la tradition n’est pas un lieu immobile, mais une réserve d’élans, de gestes, de structures, de couleurs à remettre en circulation. Que l’exploration sonore n’a pas besoin de couper les racines pour inventer du neuf. Chez eux, l’ancien et le contemporain ne coexistent pas poliment : ils s’éclairent, se déplacent, se relancent. Même la palette timbrale du trio raconte cela. Le toucher souple du tabla, les résonances chaudes et transformées de la harpe, le miroitement métallique du santour fabriqué sur mesure composent un dégradé de matières extrêmement rare. On n’écoute pas seulement des notes, mais des surfaces, des attaques, des vibrations qui s’attirent et se prolongent. Il y a là quelque chose de presque tactile, comme si la musique fabriquait sa propre lumière : mate, liquide, cuivreuse, traversée d’éclats et de zones d’ombre. Jusqu’à la pochette conçue par Lousnak Abdalian, avec ses mains entrelacées flottant dans un espace de lignes fragiles et de textures brumeuses, tout semble annoncer cette poétique de la mutation.
Avec Metamorphose, Mativetsky Amiri Pagé ne signe pas un manifeste théorique sur l’hybridation. Le trio fait mieux : il en offre une expérience sensible, charnelle, presque géologique. Une musique qui ne cherche pas à concilier des héritages pour les rendre compatibles, mais à les placer dans un état de friction fertile, de devenir partagé. C’est un disque de circulation, de passage, de réinvention. Un disque qui ne demande pas seulement à être écouté, mais à être habité.
En programmation dans Solénoïde – Mission 244, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Né à Montréal de la rencontre entre trois trajectoires aussi exigeantes qu’aventureuses, Mativetsky Amiri Pagé réunit Shawn Mativetsky au tabla, Amir Amiri au santour et Sarah Pagé à la harpe traitée et à l’électronique. À la croisée des musiques classiques indienne et persane, de l’improvisation, du jazz de chambre et de l’exploration sonore contemporaine, le trio façonne une musique en mouvement permanent, à la fois savante, vibrante et profondément incarnée. Leur force tient dans cet art rare de faire dialoguer les traditions sans les figer, et d’ouvrir, à travers elles, de nouveaux paysages d’écoute.
