MIKOO

It Floats

Sofa Music - Septembre 2025

Chronique

La douceur comme force de déstabilisation massive

On pourrait croire, en voyant la pochette signée Dorothy Hood, qu’It Floats est d’abord un album de peinture : une diagonale rouge vif qui fend la surface, des bleus profonds, des formes indécises comme des épaves ou des ombres d’outils. Rien n’est vraiment stable, tout semble en train de glisser, de se décaler, de se recomposer. Cette impression de flottement, Michaela Antalová en a fait la matière même de son deuxième album avec Mikoo.

Pochette de l'album "It Floats" par le groupe Mikoo

Installée à Oslo depuis 2015, la batteuse et compositrice slovaque dirige ici un quintette où chaque musicien vient d’un autre rivage : la chanteuse Ina Sagstuen, le guitariste Fredrik Rasten, le claviériste Vojtěch Procházka et le bassiste Magnus Skavhaug Nergaard. Une constellation norvégienne et européenne, à laquelle s’ajoute, sur ‘Place’, le saxophoniste suédois Martin Küchen. Tous ont un pied dans plusieurs mondes – folk, indie, musique minimaliste, noise, rock – et Mikoo se nourrit précisément de ces tiraillements.

Fruit de plus de quatre années de travail en studio, It Floats ne cherche jamais l’esbroufe. L’album avance à pas feutrés, mais chaque pas déplace le sol. Antalová y organise un délicat balancement entre chansons construites et dérives improvisées. Le squelette, souvent, est celui d’une pop de chambre : couplets, refrains, motifs qui reviennent. Mais les organes, eux, refusent d’entrer dans la case. Une inflexion rythmique ouvre une brèche, une guitare à douze cordes étire le champ harmonique, un orgue ou un synthétiseur vient troubler la perspective. Dès ‘Ties‘, morceau d’ouverture, Mikoo plante ce décor souple : la batterie évite la frappe frontale pour dessiner des lignes de fuite, la basse respire, les claviers se posent comme des halos, et par-dessus tout, la voix d’Ina Sagstuen flotte plus qu’elle ne s’impose. C’est l’une des forces de l’album : cette manière d’habiter la chanson sans la cadenasser, de laisser l’air circuler entre les instruments, comme si chaque prise était prête à basculer dans une autre direction. Les titres plus longs – ‘Chased,Everything Is Yelling Louder Than Me‘ – deviennent alors des zones d’apesanteur contrôlée. On y sent le travail patient d’édition et de façonnage évoqué par le groupe : improvisations collectives patiemment sculptées, particules de sessions dispersées entre Prague, Berlin, Lund, Oslo ou Nesodden, réassemblées jusqu’à ce que la forme tienne, fragile mais tenace, comme un mobile suspendu. Rien n’est laissé au hasard, mais rien ne paraît verrouillé pour autant.

Si la musique semble flotter, les textes, eux, creusent au contraire la densité du sous-sol. Ina Sagstuen y interroge l’héritage – personnel, familial, culturel – sous toutes ses strates. Ce qui se transmet n’est pas seulement ce qui rassure : traditions, gestes, récits. Ce sont aussi les lignes de fracture, les traumatismes, les peurs qui reviendraient hanter les corps. De chanson en chanson, se dessine une cartographie de la vulnérabilité contemporaine : crises d’identité, sentiment d’aliénation, impression d’être chassé de soi-même. Dans cette perspective, It Floats peut se lire comme un album résolument féministe, mais sans slogan. Il convoque la mémoire longue des corps féminins – hystérie, sorcellerie, toutes ces figures par lesquelles l’histoire a souvent cherché à pathologiser ou à criminaliser des existences – pour en faire des zones de résistance. ‘Everything Is Yelling Louder Than Me‘ pourrait presque servir de manifeste silencieux : la musique ne répond pas en criant plus fort, mais en creusant un espace où la voix, parfois à la limite du murmure, prend une puissance paradoxale. Antalová signe la plupart des musiques, en étroite collaboration avec le groupe. Sagstuen apporte les mélodies de plusieurs morceaux, tandis que la batteuse écrit aussi un texte (‘Three Scars), comme si chaque membre venait poser sa propre cicatrice sur la surface sonore. L’album parle de ce qui marque, de ce qui laisse des traces, mais le fait sans lourdeur. Les blessures ne sont pas exhibées : elles se lisent dans les interstices, dans un accord qui hésite, dans une ligne de guitare qui se dérobe au moment où l’on attendait la résolution.

Enregistrée dans une succession de studios européens puis mixée par le bassiste Magnus Skavhaug Nergaard, la musique de Mikoo garde la mémoire de ses lieux. On croit entendre, derrière certains passages, la réverbération précise d’une pièce, la proximité d’un micro trop près de la peau d’une cymbale, ou au contraire le grain léger d’une prise plus distante. Le mastering de Helge Sten (Audio Virus Lab) ne gomme pas ces aspérités : il les relie, comme si chaque espace traversé – Prague, Berlin, Lund, Oslo, Nesodden – laissait une empreinte dans le spectre sonore. Cette attention au détail contribue à l’impression de flottement vigilamment contrôlé qui traverse l’album. Les guitares de Fredrik Rasten, souvent en 12 cordes ou cithare, tirent la musique vers des résonances quasi-folk, tandis que l’orgue, les synthétiseurs et le piano de Vojtěch Procházka instillent une lumière changeante, entre ambient voilé et éclats plus pop. La batterie et les percussions d’Antalová ne se contentent jamais de tenir le tempo : elles commentent, questionnent, relancent, parfois en déplaçant subtilement l’axe de gravité du morceau. Lorsque le saxophone de Martin Küchen surgit sur ‘Place‘, c’est comme si une nouvelle dimension s’ouvrait brièvement dans le champ : souffle râpeux, phrases brisées, présence presque fantomatique qui renforce encore la dimension narrative du disque. Là encore, rien de spectaculaire, mais la sensation nette que chaque intervention a été pesée, gardée pour le moment précis où elle viendrait fissurer l’horizon.

Avec ses huit titres – Ties, Chased, Blues, Place, Three Scars, Everything Is Yelling Louder Than Me, Tide et Bells – It Floats tient de la suite plutôt que du recueil. On peut y entrer par n’importe quelle porte, mais l’écoute intégrale révèle une courbe discrète, comme une marée émotionnelle. Les morceaux centraux densifient la matière, les dernières plages (‘Tide’, ‘Bells’) fonctionnant presque comme une décantation, une manière de laisser retomber la poussière lumineuse qui a accompagné le voyage. Le digipack six volets conçu par Stephen O’Malley prolonge cette impression de cycle ouvert. On le manipule comme un petit objet de cérémonie, où les images de Hood deviennent des fragments de carte pour une géographie intérieure. Ici encore, rien d’ostentatoire : simplement le sentiment qu’une attention extrême a été portée à chaque détail, comme si Mikoo refusait que la musique soit séparée de son écrin visuel.

Dans le catalogue de Sofa Music, It Floats s’inscrit dans une tradition de disques qui refusent de choisir entre exigence et accessibilité. On peut y entendre une pop expérimentale, une folk spectralisée, des bribes d’ambient et d’impro libre, mais aucune de ces étiquettes ne tient vraiment. Le disque se contente de flotter entre elles – avec suffisamment de solidité pour accrocher les oreilles curieuses, suffisamment d’instabilité pour que l’on ait envie d’y revenir, comme à un rêve dont on sait qu’il nous a parlé de quelque chose d’important sans que l’on arrive tout à fait à mettre des mots dessus. Huit titres suffisent à Mikoo pour affirmer une signature singulière : une musique indie habitée, aventureuse, mais jamais hermétique. It Floats ne cherche pas à prendre d’assaut la mémoire de l’auditeur ; il préfère s’y déposer lentement, par strates. Quelques jours après l’écoute, on se surprend à repenser à un motif, à une image, à une phrase. Comme la diagonale rouge de la pochette, ces traces continuent de traverser le champ. Elles prouvent qu’ici, derrière la douceur et la retenue, quelque chose de décisif s’est joué.

En programmation dans Solénoïde – Mission 241, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de MIKOO

Né de l’imaginaire de la batteuse et compositrice slovaque Michaela Antalová, installée à Oslo, Mikoo réunit la chanteuse Ina Sagstuen, le guitariste Fredrik Rasten, le claviériste Vojtěch Procházka et le bassiste Magnus Skavhaug Nergaard. Ensemble, ils élaborent une pop expérimentale poreuse à la folk, à l’ambient, au rock et à la noise, où les chansons se frottent à l’improvisation et aux textures électro-acoustiques. Entre fragilité assumée, recherche formelle et regard féministe sur l’intime, Mikoo façonne une musique indie habitée, aventureuse et pourtant immédiatement accueillante.

Photo du groupe Mikko avec Michaela Antalová, Ina Sagstuen, Vojtěch Procházka et Fredrik Rasten

Solénothèque

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