MORGEN WURDE

Von Jetzt An

Frosti - Décembre 2025

Chronique

Il y a des disques qui commencent avant la première note. Von Jetzt An débute dans une buée d’images : une pochette comme un souvenir humide, des végétaux en silhouette, un halo d’ocre et de rose, une lumière filtrée comme à travers une vitre givrée. On croit distinguer un embrasement lointain, une brèche dans le ciel, peut-être un éclair qui n’aurait pas eu le courage d’aller au bout de lui-même. Au centre, le nom Morgen Wurde flotte comme un mot prononcé à mi-voix et c’est exactement ce que fait l’album : il parle en suspension.

Pochette de l'album "Von Jetzt An" par l'artiste Morgen Wurde

Dixième album d’un projet qui chemine à la frontière de l’ambient et du classique moderne, Von Jetzt An (À partir de maintenant) n’annonce pas une rupture spectaculaire : il pose un jalon plus rare, plus intime, celui du resserrement du geste. Moins d’effets, plus de présence. Une musique qui ne cherche ni à impressionner, ni à décorer, mais à déplacer doucement le centre de gravité : vers le souffle, l’attaque, la vibration, la preuve simple qu’un corps se tient derrière le son.

Wolfgang Röttger, compositeur allemand à l’origine du projet, avance depuis des années sur une frontière fertile, là où l’ambient, le contemporain et une forme de spiritualité sans dogme se touchent, s’échangent des particules, se contaminent. Sa musique cherche à canaliser à la fois la majesté et l’émerveillement, mais aussi l’inquiétant, le menaçant : les forces de la nature non comme décor, mais comme présence active. Ici, pas d’illustration de tempête à grand renfort d’emphase : plutôt la sensation qu’un horizon peut basculer simplement parce qu’on le fixe trop longtemps. Le disque paraît sur Frosti, label piloté par Thomas Ragsdale (alias Sulk Rooms, anciennement worriedaboutsatan), une maison qui a le chic pour accueillir les musiques patientes, celles qui ne veulent pas capturer l’attention mais la reformater. Von Jetzt An s’inscrit dans cette lignée : une œuvre qui gagne en intensité ce qu’elle refuse en spectaculaire, qui préfère l’adhérence à l’effet, la densité au slogan.

Dix albums : on pourrait s’attendre à une synthèse, un résumé, une grande déclaration. Von Jetzt An fait autre chose : il resserre. Moins de gestes superflus, plus de présence. Comme si Morgen Wurde cessait un instant de peindre des panoramas pour travailler la matière même de l’air , son poids, sa température, sa charge émotionnelle. Le disque explore un spectre sonore d’une ampleur rare : des profondeurs obscures et abyssales aux lueurs célestes et rayonnantes. Mais l’important n’est pas le trajet (il n’y a pas de progression linéaire rassurante), plutôt la coexistence des extrêmes : l’ombre et la lumière non comme opposés, mais comme deux états d’un même phénomène. Un peu comme la mer Baltique quand elle change de visage sans prévenir : même eau, autre monde. Ce qui frappe, c’est cette gravité singulière que donne la présence du souffle et des gestes humains au cœur des paysages sonores. Morgen Wurde n’écrit pas sur l’humain : il laisse l’humain apparaître comme une chaleur, une friction, une trace de vie au milieu de masses immenses. L’album n’oppose jamais la fragilité à l’immensité : il les fait cohabiter, sans hiérarchie.

Si Von Jetzt An possède une intimité si marquante, c’est parce qu’il ne confie pas l’émotion à une mélodie centrale, mais à des présences solistes, chacune comme une silhouette qui traverse le brouillard. Le violon de Georges-Emmanuel Schneider (présent sur les deux premiers titres) transperce la matière sonore avec une intensité poignante, presque à vif. Il ne flotte pas : il incise. On entend le geste, l’attaque, l’engagement, comme si la musique se rappelait soudain qu’elle a un corps. La voix de Maria Estrella Aggabao (sur le titre 2 et le titre 8) arrive sans lyrisme démonstratif : claire, aérienne, cristalline. Elle ne joue pas la diva dans le ciel, elle agit plutôt comme un axe vertical, une altitude émotionnelle qui élève les textures sans les alourdir. La trompette de Tetsuroh Konishi (du titre 3 au titre 8) est un phare non héroïque : un signal qui traverse des distances, chargé d’attente, de désir, d’une lumière parfois froide mais profondément humaine. Jamais fanfare, jamais drame, plutôt l’appel patient d’un monde lointain. Le violon électrique de David Strother (sur les titres 6 et 9) n’est pas un plus  technologique : c’est une autre physique du son. Un écho spectral, une rémanence fantomatique, comme si l’instrument jouait depuis un couloir parallèle. Ce qu’ils apportent, ensemble, c’est une étrange sensation : être minuscule, mais pas seul. Les solistes donnent un visage à l’espace, et l’espace, en retour, donne une résonance presque cosmique à ces gestes minuscules.

On parle souvent d’ambient comme d’une musique d’arrière-plan. Von Jetzt An fait l’inverse : il place l’arrière-plan au premier plan. Les nappes sont profondes, parfois opaques, mais jamais figées : elles respirent, s’érodent, se reconstituent. Le silence n’est pas une pause : c’est un matériau actif. Un silence qui tient, qui pousse, qui dessine les distances entre les choses. L’album oscille avec fluidité entre des moments ombragés, presque abyssaux, et des passages d’une clarté lumineuse. Les tonalités plus sombres installent une tension sans l’écraser ; les sections plus lumineuses ouvrent un espace méditatif, apaisant, sans naïveté. On n’est pas dans une lumière de carte postale, mais dans une clarté qui accepte de porter encore des ombres. Les titres eux-mêmes, Erhob, Überstieg, Auftat, Entsprang ressemblent à des verbes fossiles, des actions capturées, des mouvements sans sujet. Comme si l’album proposait moins des morceaux que des états de transformation. Sans faire un guide piste par piste (le disque résiste à l’analyse au scalpel), on peut y entendre une succession de blocs d’intensité qui se forment puis se désagrègent : ici une montée lente comme une pression atmosphérique ; là une percée de violon qui fait apparaître la peau sous la brume ; ailleurs une trompette qui lance un fil vers l’horizon. Chaque morceau est un lieu, mais aussi une manière différente de respirer. Et lorsque la voix surgit, notamment sur Überstieg puis sur Trug Hinaus, elle n’explique rien : elle agrandit la pièce. Elle installe une présence qui rend l’immensité plus proche, comme si l’espace, soudain, se souvenait de notre taille.

Oui, Von Jetzt An est dense, lent, parfois exigeant. Mais il n’est jamais impénétrable. Il ne vous met pas à l’épreuve : il vous déplace. Il demande une écoute qui accepte le vertige sans le surjouer, une attention à la dérive plutôt qu’à la destination. C’est peut-être là la beauté particulière de ce dixième album : il ne célèbre pas un accomplissement, il ouvre un seuil. À partir de maintenant, dit le titre, comme une phrase qu’on se répète en regardant l’eau noire, comme un pacte discret avec le réel. À partir de maintenant, la fragilité humaine et l’immensité sonore peuvent coexister. À partir de maintenant, le paysage n’est plus dehors : il est en vous.

En programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de MORGEN WURDE

Morgen Wurde est le projet ambient / classique moderne du compositeur allemand Wolfgang Röttger : une musique qui capte la majesté des forces naturelles autant que leur part menaçante. Des nappes profondes, du silence actif, et surtout des gestes humains, souffle, cordes, voix, trompette, comme des phares dans la brume. Un univers intime et immense à la fois, où l’on se perd volontiers… et où l’on revient différent.

Photo de l'artiste Morgen Wurde aka Wolfgang Röttger

Solénothèque

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