NACHT

Nacht

Aesthetical - Décembre 2025

Chronique

Sur la pochette, rien qu’un blanc presque clinique, traversé d’une déchirure noire, une cicatrice verticale, fine, irrégulière, comme si le papier avait cédé sous une pression silencieuse. Avant même d’appuyer sur play, NACHT annonce la couleur : ici, la musique n’illustre pas la nuit, elle la pratique. Elle la creuse. Elle la fend. Et dans cette fente, quelque chose respire.

Pochette de l'album "Nacht" par le groupe Nacht (Franck Vigroux et Loïc Varanguien de Villepin)

Derrière ce nom bref, presque chuchoté, se cache une rencontre à haute tension : Franck Vigroux, compositeur, producteur et artiste sonore français majeur des musiques électroniques et expérimentales, et Loïc Varanguien de Villepin, poète et chanteur, dont les performances de spoken word conjuguent intensité, fragilité et lyrisme existentiel. Ensemble, ils signent Nacht, un disque qui ne se consomme pas : il se traverse comme un couloir, un rêve lucide, ou un tunnel d’orage.

L’album se déploie en deux longues pièces (près de vingt minutes chacune), pensées comme une succession de phases : montées, effritements, reprises, avalanches, respirations courtes. Ce format étiré n’a rien d’un caprice : c’est l’espace nécessaire pour que la matière sonore prenne une densité presque architecturale, et que la voix puisse y errer comme un personnage sans décor fixe. Dans le langage de Vigroux, on retrouve ce minimalisme dépouillé et cette profondeur texturale viscérale qui font la signature de ses productions : une électronique sculptée au couteau, des rythmes qui n’accompagnent pas mais commandent, des pulsations décrépites, des harmoniques distordues, des drones industriels qui semblent porter des gravats. À l’intérieur, Varanguien de Villepin n’arrive pas en feat. décoratif : il introduit une dimension humaine, tragique, presque charnelle, un trouble immédiat, un visage dans le bruit. Cette nuit-là, les machines ne dansent pas : elles marchent. Elles avancent en blocs, elles grincent, elles frottent le sol. Et la voix, au lieu d’apaiser, attise : monologues fragmentés, murmures, déclamations, plaintes, surgissements plus lyriques; une présence qui oscille entre invocation et désespoir, comme si l’on captait un récit à moitié effacé, enregistré sur une bande qui se consume.

Ce qui frappe dans Nacht, c’est sa manière de traiter le langage comme une matière instable. Pas un texte posé sur de la musique, mais une parole prise dans un courant, tordue par la résonance, exposée à la distorsion, parfois presque noyée, puis rendue à la surface, brusquement, comme un corps qui remonte pour une bouffée d’air. Vigroux résume cette logique en une formule saisissante : ‘NACHT, c’est le son du langage qui se dissout dans la résonance, l’écho du sens après la disparition des mots’. Tout est là : Nacht ne raconte pas la nuit, il en reproduit l’économie intérieure, ses pertes, ses répétitions, ses obsessions, ses phrases qu’on recommence sans être sûr de les avoir prononcées. On pense parfois à un opéra futuriste, mais privé de scène : l’opéra comme rituel, l’opéra comme lutte avec la matière. Le théâtre est dans les fréquences. Les projecteurs sont des bourdons. La dramaturgie se loge dans une tension physique, cette sensation que l’on n’écoute pas seulement, mais que l’on est mis en situation. Le disque agit comme un sas : il modifie l’air autour de vous.

Enregistré entre 2023 et 2025 en France, Nacht avance par tableaux : tantôt intime, tantôt monumental. Les sons ont la texture d’un métal chauffé puis refroidi trop vite ; des pulsations robotiques battent comme des phares de détresse ; des nappes sombres s’étirent et deviennent plafond, mur, plafond à nouveau. La musique construit puis laisse s’effondrer, avec une précision quasi technologique et, paradoxalement, une volatilité émotionnelle qui affleure partout. Il y a, dans cette alliance, quelque chose de profondément cinématographique sans être illustratif : l’auditeur fabrique ses images. On voit des couloirs, des parkings vides, des cathédrales de béton, des scènes mentales minuscules, un visage derrière une vitre, une rue à 4 h du matin, une chambre où la lumière de l’écran remplace le jour. Nacht est une bande-son pour ce moment précis où la conscience hésite : s’endormir, se souvenir, ou disparaître un peu.

Cette radicalité n’arrive pas de nulle part. Franck Vigroux est de ces artistes dont le travail déborde largement le disqu” : musique électronique expérimentale, composition contemporaine, théâtre musical, dispositifs scéniques, concerts audiovisuels. Sa démarche intègre volontiers les arts de la scène et les nouveaux médias, en collaboration avec des artistes visuels (Antoine Schmitt, Kurt d’Haeseleer, entre autres). On retrouve ici cette science de la tension et du rythme percutant, mais réorientée : moins vers l’abstraction pure, davantage vers une forme de tragédie humaine injectée dans l’électronique. NACHT, en ce sens, apparaît comme un point de convergence : musique, poésie, bruit, non pas empilés, mais fondus dans une même substance. Une œuvre à la fois dans la continuité et en rupture : le son comme architecture, la voix comme faille, et la nuit comme laboratoire.

Au bout du compte, Nacht est moins un album qu’un seuil. Une expérience physique, sensorielle, hors normes, qui ne cherche pas à séduire mais à déplacer. Dans un paysage musical saturé de signaux, NACHT choisit la densité, la durée, l’épreuve et offre une œuvre qui continue de résonner longtemps après la dernière vibration, comme si la nuit avait laissé sur nous sa fine poussière noire.

En programmation dans Solénoïde – Mission 242, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de NACHT

Avec NACHT, Franck Vigroux troque la simple électronique pour une matière nocturne : dense, nerveuse, quasi cinématographique. Sur deux longs mouvements, les textures post-industrielles et les pulsations mécaniques construisent un décor en ruine où surgit la voix de Loïc Varanguien de Villepin,  tour à tour murmure, monologue, incantation, chant. Un disque comme une fissure dans le silence : physique, habité, radical.

Formé au Conservatoire de Toulouse (initiation) puis à Bordeaux en classe professionnelle d’art dramatique et d’art lyrique, Loïc Varanguien de Villepin développe une pratique totale des arts de la scène. Metteur en scène, comédien et chanteur (contre-ténor), il déploie une présence vocale singulière, où le verbe et le souffle deviennent matière — entre intensité parlée, tension théâtrale et lyrisme.

nacht ph

Solénothèque

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