Sur la pochette, un bleu brossé, presque minéral, comme un ciel frotté au papier de verre. Pas d’image, pas d’anecdote : juste une surface, des strates, une matière. C’est déjà tout PERIODE : une musique qui préfère les traces aux déclarations, les sillons aux slogans. Avec Grapes of Nothingness, le duo berlinois avance à pas feutrés vers un point de bascule, là où l’electronica cesse d’être un genre pour devenir une géographie mentale, et où le post-rock (teinté d’un kraut discret) se mue en bande-son d’un western sans chevaux, sans revolver… mais pas sans poussière.

Depuis 2016, le tandem Thomas Winkler / Andreas Reihse polit une formule volontairement frugale : une Telecaster des années 70, quelques pédales d’effets bizarres, une boîte à rythmes, une interface audio branchée sur un laptop au bord de la saturation. Dit comme ça, on imagine un laboratoire minimal. En réalité, c’est plutôt une caravane : un atelier mobile où chaque geste compte, où le moindre grésillement a valeur de signal routier. La guitare de Winkler n’énonce pas : elle cherche. Fragmentée, presque aléatoire, elle apparaît dans un halo de réverbération comme une silhouette à contre-jour, un personnage qui hésite à entrer dans le cadre. Puis les rythmes de Reihse se posent : non pas comme une autorité, mais comme une charpente qui révèle soudain la perspective.
Tout l’art de PERIODE tient dans cette dramaturgie : la sensation d’un motif qui se forme sous nos yeux, sans jamais devenir complètement solide. On raconte que la technique de picking si particulière de Winkler lui aurait été transmise en 1986 par un sans-abri, sous les jetées de Brighton. L’histoire pourrait n’être qu’un mythe privé ; elle sonne surtout comme une clé d’écoute : ici, la virtuosité n’est pas une démonstration, c’est une cicatrice, une empreinte fantôme qui réapparaît avec une précision patinée. Et face à cette dérive contemplative, les beats programmés de Reihse s’approchent du groove… puis se retiennent. Ils maintiennent la tension, retardent sciemment la gratification : une pulsation qui cligne de l’œil, granuleuse, légèrement espiègle, mais toujours sur le fil.
Grapes of Nothingness, premier album du duo à porter un vrai titre, ressemble à une série de neuf études : variations autour d’un même climat, profond, mélancolique, parfois sombre mais jamais désespéré. On pourrait parler de musique nocturne tant elle aime les zones grises ; pourtant, elle évoque tout autant un soleil dur, une chaleur qui cuit la peau, ou au contraire une pluie droite, sans romanesque. Et surtout : le mouvement. Celui du voyage, peut-être seulement dans la tête, au point qu’on ne sait plus si l’auditeur traverse le monde, ou si le monde défile devant lui. Les titres eux-mêmes sont des balises qui n’expliquent rien mais orientent tout : Das Siebte Pferd ouvre comme un mirage (un septième cheval qu’on n’aperçoit qu’à la périphérie du regard). Hohenschönhausen installe un décor urbain, vaste et froid, où la répétition devient architecture. Ravetruck laisse passer une vibration de tôle et d’asphalte, un dancefloor déplacé sur la route, sans club, sans néons, juste le moteur intérieur. Et quand le morceau-titre Grapes Of Nothingness arrive, ce n’est pas un sommet : plutôt une chambre d’écho, une manière de nommer l’indicible, grappes de néant, mais lourdes, juteuses, presque tactiles. On pense parfois à Les Disques du Crepuscule pour cette élégance sombre qui ne se prend jamais pour une tragédie. On devine une ombre de Ennio Morricone et de spaghetti-western, non comme citation, plutôt comme coordonnées : une façon d’indiquer le nord, sans dessiner la carte. Et puis il y a cette formule parfaite, ‘Is it a trance? Or a dance? Yes.’, qui résume le paradoxe : PERIODE fabrique une musique qui peut autant hypnotiser qu’entraîner, une danse au ralenti dont les pas seraient faits d’hésitations.
Derrière la sobriété de l’outillage, Grapes of Nothingness est aussi un disque de grain : celui des transitoires, des attaques de corde, de la patine des beats, de l’air entre deux mesures. Enregistré, mixé et produit par le duo entre 2024 et 2026, l’album a été ‘tweaké’ par Alex Paulick (Spatialtone) et masterisé/coupé par Helmut Erler (Hey Rec). C’est important : ce n’est pas une esthétique de brouillard, mais une science de la netteté, une netteté qui ne crie pas, qui se contente de faire apparaître les reliefs. Au fond, Grapes of Nothingness réussit une chose rare : transformer une économie de moyens en cinéma intérieur. Une guitare qui dérive comme un fantôme poli. Des rythmes qui promettent le groove puis l’escamotent, juste pour nous obliger à écouter le manque. Une sensation de route sans destination, de paysages qui s’inventent au pare-brise. Un disque qui ne raconte pas une histoire, il installe une météo, et vous laisse marcher dedans.
En programmation dans Solénoïde – Mission 243, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Période, c’est le duo berlinois formé par Andreas Reihse (membre fondateur de Kreidler) et Thomas Winkler : une electronica en clair-obscur, à la fois kraut, post-rock et cinématographique. Depuis 2016, ils sculptent une musique de mouvement avec un arsenal minimal (Telecaster 70’s, pédales, boîte à rythmes, laptop) : guitare spectrale en dérive, pulsations rigoureuses, groove à peine effleuré. Sur Grapes of Nothingness (Karlrecords), ils signent leur version la plus aboutie : un road-movie mental où le paysage défile autant dehors que dedans.
