Sur la pochette de Transcend, trois capsules, des têtes de pavot en noir et blanc, dressées comme des balises botaniques semblent guetter le ciel. Elles ont l’air à la fois fragiles et indestructibles, graines prêtes à se disperser, antennes prêtes à capter. C’est exactement la sensation que provoque ce premier album de Purgate : une musique qui ne se contente pas d’occuper l’espace, mais qui le scrute, qui le mesure, comme si chaque pulsation cherchait à vérifier une hypothèse silencieuse : et s’il existait un dehors plus vaste que nos murs, plus vaste que nos corps, plus vaste même que nos certitudes ?

Derrière Purgate, on retrouve Frédéric Arbour, connu de beaucoup comme l’architecte du label Cyclic Law, l’un des bastions canadiens de la scène dark ambient/expérimentale, mais surtout musicien de longue haleine, habitué aux zones d’ombre et aux matières qui persistent. Ses projets précédents ont souvent donné l’impression d’une concentration noire, patiente, presque minérale : Visions pour l’ambient abyssale et spirituelle, Skorneg pour des drones minimalistes texturés, ou encore Stärker (avec Martin Dumais), duo techno-industriel isolant, obsédé par une neutralité de surface : le bruit d’usines qui continueraient de tourner pour un client disparu depuis longtemps. Transcend apparaît comme la synthèse de ces mondes, mais une synthèse qui lève la tête. Ici, le regard ne se prosterne plus devant la masse inerte qui nous entoure : il se tourne vers l’extérieur, vers le haut, vers ce plafond invisible qu’on appelle parfois “cosmos” par manque de meilleur mot. D’où cette impression très particulière : une œuvre minimaliste, à basse fréquence, qui ferait tenir dans le même geste le microcosme (le détail, le grain, le frottement) et une prise de conscience diffuse d’un macrocosme possible (l’étendue, l’écho, l’inconnu).
L’intégration de l’ambient à la techno n’a rien de neuf, et les dernières années ont vu déferler une vague de propositions issues de l’EBM et de la techno body, souvent rivées à l’efficacité du dancefloor. Purgate, lui, prend une route presque inverse : BPM élevé, oui, mais sans la rampe habituelle, sans la dramaturgie attendue, sans ces montées qui tiennent le public par le col. À la place, les kicks s’enfoncent dans de vastes cavernes de réverbération liquide, élastiques, parfois si saturées d’air et de vapeur qu’on peine à distinguer un nouveau battement de celui qui résonne encore, au loin, comme un souvenir de club noyé. Le moteur de Transcend est purement analogique : Purgate explore les circuits à travers des couches denses de systèmes modulaires traités, et des structures rythmiques éparses mais pulsantes. Rien n’est sec. Tout est imprégné. Chaque son a une traîne, une buée, une persistance. On n’écoute pas une suite de morceaux : on traverse un milieu, un brouillard conducteur, un air chargé d’électricité.
Dès Starlight, l’album s’ouvre sur un matin glacial, un shuffle qui laisse des traces dans la neige. Des effets pulsés dessinent une ligne droite au milieu du blanc, pendant que des hi-hats se froissent autour d’une masse centrale, globulaire, presque organique. Le cœur dub est là, mais voilé : comme si la basse passait derrière un rideau de fumée âcre, et qu’on percevait surtout son empreinte, sa pression, sa gravité. Matter prolonge cette sensation de matière en suspension : on y entend moins une mélodie qu’un comportement physique, une densité qui change de forme, une masse sonore qui se contracte et s’étire. Puis Solar Flare arrive comme un phénomène atmosphérique : un chœur réverbérant de lignes de delay métalliques, stridentes, enlacées à une pulsation techno épaisse. C’est un écran de détails, une fumée d’étincelles prête à perturber le passage de quiconque dans le club, non pas pour faire monter la température, mais pour dérégler l’orientation, troubler la boussole interne. Avec Dawn, l’atmosphère se fait plus dissonante et semble s’éloigner de la pente. Un motif de chants d’oiseaux et d’animaux apparaît, mais chromé, poli, comme s’il provenait d’une nature reconstituée en laboratoire : une aube artificielle, vertigineuse, faite pour la nuit. Et c’est là l’une des forces de Transcend : son sens de l’ambivalence, cette capacité à faire coexister le vivant et le mécanique sans jamais trancher. Les sons respirent, mais respirent dans une salle des machines. Le titre Transcend agit comme un pivot : on n’y quitte pas le monde, on change plutôt de pression, comme dans un sas. Le rythme devient un instrument de perception : il ne pousse pas, il mesure, il vérifie la taille de la pièce, la distance des parois, la profondeur du vide. Mist offre ensuite une éclaircie paradoxale : une touche de légèreté, oui, mais une légèreté qui rend le noir encore plus palpable. Chaque répétition perce et ponctue un minimalisme profond. On avance à tâtons dans une brume où chaque impact sert de repère, comme un sonar doux mais insistant. Dusk répond à Dawn en miroir : même logique de cycles, mais sans narration évidente, plutôt des états de lumière, des changements de texture, comme si le disque suivait les variations d’un ciel intérieur. Et puis vient Closure, final au titre trompeur : ce n’est pas une fermeture nette, c’est une migration de la puissance vers des basses plus profondes, plus riches. Le bois et le métal s’entrechoquent comme le ciel et la terre. La matière devient architecture. On sent la décision de ne pas conclure par une grande phrase, mais par un changement de régime, une gravité accrue, une porte qui se referme sans claquer, dans un silence chargé.
On pourrait écouter Transcend comme un album de techno ambient, mais ce serait rater son sous-texte : une obsession de l’origine, des vestiges, des cycles. Dans une interview, Frédéric Arbour évoquait son intérêt pour la place de l’humanité dans l’univers, la disparition des civilisations, le savoir perdu, et l’idée que certaines fins annoncent de nouveaux horizons (Kali Yuga, calendrier maya, etc.). Transcend semble traduire cette intuition en son : non pas un discours, mais une sensation physique. Une musique qui rappelle que nous vivons peut-être sur une mince pellicule et que sous cette pellicule, comme au-dessus, il y a autre chose : des couches, des chambres, des immensités. Édition CD limitée à 300 exemplaires, en digipak 4 volets à lamination mate : un écrin cohérent avec le contenu, tactile et sobre, comme un objet d’archive trouvé dans une station météo abandonnée. Co-produit avec Opal Tapes, l’album aligne 8 titres pour 49:46 : une durée idéale pour installer un climat, puis vous y laisser suffisamment longtemps pour que le corps commence à croire qu’il a toujours vécu là. Au fond, Transcend ne promet pas l’évasion : il propose mieux. Il propose une mise au point. Une techno sans slogans, une ambient sans décorations, un minimalisme qui n’est pas un manque mais une méthode : enlever le superflu pour entendre la charpente du monde, et, parfois, l’écho d’un monde plus vaste.
En programmation dans Solénoïde – Grande Boucle 66 et Solénoïde – Blender Session 64 émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Purgate est le versant rythmique et analogique de Frédéric Arbour Frédéric Arbour : un laboratoire où le fondateur du label Cyclic Law Cyclic Law quitte l’ombre pure de ses paysages ambient pour injecter du mouvement, de la tension et de la poussière de circuits dans la matière sonore. Héritier de ses terrains d’exploration (de Visions Visions aux frottements industriels de Stärker Stärker), Purgate creuse une techno d’atmosphère : des pulsations enfouies, des résonances vastes, et cette sensation rare d’un dancefloor vu depuis la stratosphère, comme si la machine, enfin, apprenait à contempler.
