Avec Spökenkieker, quinzième album de Tobias Vethake sous le nom de Sicker Man, la mémoire cesse d’être un musée pour redevenir une force trouble, vibrante, presque prophétique. Dans cet opus aux allures de clairvoyance hantée, le violoncelle électrique ouvre des brèches entre spiritual jazz, ambient, spoken word, électronique déviante et réminiscences d’un passé qui refuse de mourir. Un disque-sillage, un disque-lisière, un disque qui regarde l’ombre pour mieux y traquer les braises de l’avenir.

Il faut d’abord entrer dans le mot. Spökenkieker. Un terme qui sonne comme une incantation venue du fond des arbres, un nom de créature et de fonction à la fois : devin, voyant, être de prescience, regard capable de traverser le voile. Dans les légendes de Westphalie orientale, cette figure hante les abords de la forêt de Teutoburg. Elle voit ce qui vient, mais seulement parce qu’elle porte déjà en elle ce qui fut. Chez Sicker Man, ce personnage n’est pas un ornement folklorique : il devient axe poétique, figure tutélaire, passeur entre l’enfoui et le possible. Ce quinzième album a quelque chose d’un retour, mais d’un retour sans nostalgie. Tobias Vethake ne revient pas à l’enfance comme on ouvre une boîte à souvenirs. Il y revient comme on rouvre une faille. Il retourne vers une terre de légendes, de peurs anciennes, de transmissions obscures, pour y retrouver le point incandescent de son langage sonore. Pas les racines au sens patrimonial. Les racines comme réseau souterrain, comme zone d’humidité fertile où le passé continue de fermenter.
L’ombre portée de Derrida et de Mark Fisher traverse Spökenkieker, mais sans lourdeur théorique. Ici, l’hantologie n’est pas un concept plaqué sur la musique : elle est une sensation d’écoute. Celle d’un présent qui ne parvient plus à produire des lendemains neufs, et qui doit tendre l’oreille vers les futurs perdus restés prisonniers du passé. Sicker Man ne fouille pas les archives pour les exposer derrière une vitre. Il les réactive. Il les retourne. Il les laisse irradier au présent. On comprend alors pourquoi les fragments de spoken word historique disséminés dans l’album ne relèvent jamais de la citation décorative. Ce ne sont pas des clins d’œil. Ce sont des revenances. Des voix anciennes qui n’acceptent pas leur assignation au silence, qui viennent s’inscrire dans les textures de maintenant, troubler la surface, parasiter le confort de l’écoute. Le passé ne revient pas pour flatter la nostalgie. Il revient pour réclamer des comptes.
Au cœur de ce labyrinthe, il y a le violoncelle électrique de Tobias Vethake. C’est lui qui donne à Spökenkieker sa respiration singulière, sa densité nerveuse, son grain organique. Chez Sicker Man, le violoncelle n’a rien d’un noble rescapé des salons classiques. Il n’est ni sage ni patrimonial. Il bourdonne, râpe, se dédouble, se fond dans les architectures électroniques, devient courant, membrane, brouillard, parfois même rail tordu sous les pas d’une rythmique bancale. C’est sans doute l’une des plus belles réussites du disque : faire du violoncelle non un instrument central au sens hiérarchique, mais un foyer magnétique autour duquel tout gravite, tout se déforme, tout s’aimante. Flûtes, saxophones, pulsations dubstep, éclats de swing orchestral, nappes ambient, accidents post-punk : tout y passe, mais tout revient à cette matière vivante, sombre, tactile, qui donne au disque son unité profonde.
Dès Johatsu, quelque chose s’efface. Le morceau s’avance comme une disparition lente, comme si la musique elle-même hésitait entre apparition et évaporation. Sa reprise, plus loin, ne répète rien : elle déplace la lumière, modifie la mémoire du premier passage, comme un lieu revu après le rêve. Il y a là un art du ressassement fertile, du motif qui revient chargé d’une autre nuit. Stop The Gravy Train s’impose comme l’un des nœuds les plus saisissants de l’album. En à peine quatre minutes, Sicker Man y fait entrer post-punk, percussions cassées, ambiance rave, tension expérimentale et dérives jazz dans le même champ magnétique. On croirait entendre une parade mécanique sur le point de se désarticuler, une procession urbaine prise entre colère sociale et transe de fin du monde. Le morceau condense tout : l’urgence, la collision, l’inventivité, la sensation que plusieurs temporalités se frottent jusqu’à produire de l’étincelle. Avec Greedy People, le disque se fait plus rugueux, plus ironique aussi. Quelque chose y claque, y grince, y tourne avec une énergie de machine primitive, comme un post-punk qui aurait fréquenté les caves du free jazz et les brouillards d’une ambient indocile. Matchless, lui, porte bien son nom : morceau insaisissable, presque irréductible à la description, il agit comme une chambre de compression où une multitude d’éléments se heurtent sans jamais sombrer dans le chaos stérile. Les deux volets de Ad Finem donnent à l’ensemble une portée presque rituelle. Entre eux, StillStand, Glass, Mean Drift ou Forrader creusent ce sentiment d’intranquillité lucide. Il n’y a pas ici de remplissage, pas de simple transition : chaque pièce est une plaque sensible, une zone de vibration, une balise dans la brume.
Ce qui frappe dans Spökenkieker, c’est sa capacité à faire coexister des mondes sans les réduire à un exercice d’hybridation. Beaucoup de disques contemporains mélangent les genres ; peu les font réellement dialoguer à ce point. Chez Sicker Man, le spiritual jazz n’est pas là pour faire couleur, le dubstep pour faire moderne, le spoken word pour faire conceptuel, l’ambient pour faire profondeur. Tout semble traversé par une même nécessité : dire quelque chose de notre époque à travers ses débris, ses couches, ses rémanences. Le disque brouille les frontières entre mémoire et réalité, entre archive et fiction, entre réminiscence et projection. Il invente une forme de cinéma intérieur où l’on voit presque des silhouettes passer derrière les sons : lisières forestières, salles désertées, usines mentales, pistes de danse en veille, cérémonies secrètes dans un futur déjà ancien. Spökenkieker est une musique de visions, mais de visions frottées à la matière, traversées de poussière, jamais désincarnées.
Sicker Man le formule lui-même avec une netteté désarmante : en temps sombres, la musique doit soit se battre, soit pleurer les morts. Spökenkieker tient cette double ligne. Il y a dans ce disque du deuil, oui, celui des promesses effondrées, des futurs sabotés, des possibles ensevelis sous la répétition historique. Mais il y a aussi une résistance. Une façon de refuser le cynisme, de rouvrir la question de l’avenir en passant par les potentiels inaccomplis du passé. C’est là que l’album devient bien plus qu’un objet esthétique réussi. Il devient geste critique. Non pas commentaire direct du monde, mais manière sensible de l’affronter. Dans un temps saturé de communication, de nostalgies manufacturées et de recyclages inoffensifs, Spökenkieker rappelle que la mémoire peut encore être dangereuse, fertile, indisciplinée. Qu’elle peut servir à fissurer le présent au lieu de l’endormir.
Spökenkieker n’est pas un disque facile, ni un disque aimable au sens décoratif du terme. Il demande d’entrer dans ses brouillards, d’accepter ses angles, ses coutures visibles, ses glissements de terrain. Mais c’est précisément là qu’il touche juste. Parce qu’il refuse le confort des catégories comme celui des émotions prémâchées. Parce qu’il compose avec les spectres sans les folkloriser. Parce qu’il fait de la musique un lieu de tension, de mémoire et de pressentiment. Dans la discographie déjà riche de Tobias Vethake, cet album apparaît comme une œuvre de resserrement et d’expansion à la fois : plus enracinée, plus libre, plus habitée. Une clairvoyance sans certitude. Une élégie qui n’abdique pas. Une veille dans les sous-bois du temps. Avec Spökenkieker, Sicker Man ne se contente pas de faire parler les fantômes : il leur redonne une mission. Non pas nous consoler, mais nous rappeler, dans le noir vibrant des jours présents, que l’avenir n’a peut-être pas disparu, qu’il attend encore qu’on l’entende revenir.
En programmation dans Solénoïde – Mission 244, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Sicker Man façonne depuis des années une œuvre singulière, exigeante et en perpétuel mouvement. Tobias Vethake affine sans relâche un son à la fois ample et précis, où la richesse des arrangements et la finesse de la production servent avant tout l’essentiel : la force mélodique. Chez lui, quelques notes suffisent pour faire naître des lignes d’une redoutable efficacité, à la fois immédiates, sensibles et durables. Capable de passer de grandes nappes de guitares bruitistes à des esquisses presque chambristes, Sicker Man ne cherche jamais l’effet pour l’effet : tout est mis au service de chansons traversées par l’élan, le manque, l’euphorie comme la mélancolie. Sur scène, son univers prend toute son ampleur en formation avec Kiki Bohemia, Felix Classen et Johannes Döpping.
