STEPHAN THELEN

Worlds in Collision

RareNoiseRecords - Mai 2025

Chronique

La pochette dit déjà tout, sans rien expliquer : une silhouette de guitare prise dans une trame de points, des aplats rouge incandescent, des glitchs comme des coupures de courant dans le réel. C’est exactement l’impression que laisse Worlds in Collision : un disque qui ne raconte pas, mais percute. Pas une narration linéaire, plutôt un montage, un frottement, une suite de chocs contrôlés.

Pochette de l'album "Worlds in Collision" par l'artiste Stephan Thelen

Chez Stephan Thelen, l’électricité n’est pas seulement un timbre : c’est une méthode. On y entend une musique qui avance par signatures rythmiques, par frictions de délais, par larsen domestiqué, comme si l’instrument avait été reprogrammé pour fabriquer des climats et des collisions plutôt que des mélodies.

On a parfois rangé Thelen dans une extension helvétique du minimalisme. L’étiquette a pu servir, autrefois. Elle devient trop petite dès qu’on suit le fil : le travail au long cours avec Sonar, l’obsession des motifs qui s’imbriquent, la logique fractale qui transforme une cellule rythmique en architecture habitable, puis l’élargissement du cadre avec Fractal Sextet et le très charpenté Sky Full of Hope. Ici, pourtant, Thelen fait un pas de côté : Worlds in Collision ressemble à un laboratoire où l’on aurait décidé que l’harmonie pouvait rester au vestiaire, et que la vraie dramaturgie naîtrait du son lui-même, distorsion, delay, boucles, matières, et surtout… voix.

Le point de départ est clair : après Sky Full of Hope (juillet 2023), Thelen veut approfondir des idées développées avec David Torn autour des guitares augmentées : feedback, distorsion, délais, plus que mélodie et harmonie. En parallèle, il replonge dans My Life in the Bush of Ghosts de Brian Eno et David Byrne : ce choc ancien (samples vocaux avant l’ère des sampleurs, collages radiophoniques, groove polyrhythmique) devient une carte routière. Thelen en parle à Fabio Anile : révélation partagée. Et, surtout, une idée longtemps mûrie chez Anile, traiter les voix rythmiquement, trouve enfin sa fenêtre technologique. Résultat : les voix ne décorent pas. Elles s’accrochent à la caisse claire, au charley, aux motifs de basse, elles se fragmentent, se réharmonisent, se recollent comme une mosaïque nerveuse. Par moments, Anile va jusqu’à filtrer le mix entier : sensation de pièce qui se plisse, d’air qui change de densité, comme si quelqu’un jouait avec la pression atmosphérique au-dessus du morceau. Et ce disque n’est pas un solo au sens classique : c’est un cockpit. Aux commandes, Thelen (guitare, basse, delays, électronique, orgue, marimba, samples, percussions, programmation). Autour : Torn (guitare électrique et live looping), Jon Durant (guitares avec frettes, acoustique, monosynthé analogique VCS3), Anile (voix traitées, Roland D-50, Echoplex, glitch pianos, électronique) et Yogev Gabay à la batterie. Des renforts précis viennent serrer les boulons : Ian Allison sur Atomic, Tim Harries et Manuel Pasquinelli sur Palermo. Le tout a la précision d’un mécanisme… mais la fièvre d’un rêve.

Le premier modèle, c’est Palermo. Le titre vient d’enregistrements de terrain captés au marché de Ballarò : un lieu réel injecté dans un moteur métrique en 11/4, jusqu’à ce que le marché devienne une boîte à rythmes humaine. Les voix découpées tournent autour du charley, comme des étincelles autour d’une meule. Torn surgit avec une guitare féroce, décrite par Thelen comme un croisement entre éléphant primitif et appel de muezzin distordu : image juste, parce qu’on entend à la fois la masse et la plainte, le muscle et l’air. Bullet Train prolonge l’idée : un 7/4 inspiré d’une pièce de Radio Osaka, König der Fliegen. Gabay y est impérial : une conduite à la fois métronomique et vivante, comme si la machine transpirait. Et, à l’écoute attentive, le morceau devient une loupe : micro-échantillons, textures minuscules, synthés saturés, voix prélevées, éléments quasi invisibles qui finissent par faire la matière même de la pièce.

Le morceau-titre (oui : un titre rare en 4/4 chez Thelen) triche immédiatement : un 5/4 simultané vient fissurer la stabilité, comme une deuxième gravité qui s’invite dans la pièce. Worlds in Collision porte bien son nom : plusieurs univers sonores s’y bousculent,  fragments de radio, voix venues de programmes ou d’archives, collision de langages rythmiques, et cette impression tenace que la musique représente quelque chose de plus vaste que sa propre mécanique : une époque où tout se chevauche, où les récits s’entrechoquent, où l’information sature. Atomic, lui, prend carrément un fantôme par la main : un extrait du discours de Harry S. Truman (1945) sur l’usage de la bombe atomique, avec l’ombre de Hiroshima en arrière-plan. La structure rythmique (3/4/5), déjà explorée chez Sonar et dans une pièce écrite pour Kronos Quartet, devient ici une chambre d’écho morale : la voix est découpée, synchronisée, recadrée, comme si la phrase politique était forcée d’avouer sa percussion interne. L’ironie du dispositif est saisissante : ce qui fut déclaration devient matériau, et le matériau devient réflexion. Et, en bout de course, Bill Laswell signe un remix qui ouvre une autre porte : même squelette, autre éclairage, comme si on faisait tourner le même objet sous une lampe différente, plus dub, plus masse, plus sismique. Kosmonaut (11/4) redéploie la grammaire Radio Osaka : rigidité apparente, mais dedans ça danse. On y croise des bribes de chant folklorique, des stations de radio du Moyen-Orient, une électronique qui semble venir de vieux couloirs spatiaux. Et puis Voices from the Ether (9/4), d’abord jugé trop traditionnel par ses auteurs, se métamorphose grâce aux ambiances d’Anile : radiophonies spectrales, nappes éthérées, surréalisme doux. La guitare fretless de Jon Durant ajoute cette profondeur émotionnelle qui fait parfois défaut aux musiques très conceptuelles : ici, elle agit comme une peau posée sur l’ossature, soudain, ça respire autrement. Enfin Coda : pas une conclusion, plutôt un effacement contrôlé. Une boucle, des voix, un rideau qui se ferme sans verrouiller.

Ce qui fascine, dans Worlds in Collision, c’est sa façon de reprendre l’intuition fondatrice de My Life in the Bush of Ghosts,  rendre l’ordinaire intéressant, mais en la déplaçant dans notre présent : l’ordinaire n’est plus seulement une voix de rue ou une radio en AM, c’est aussi la saturation du monde, ses conflits, ses flux, ses fragments qui se télescopent. Les voix deviennent des percussions, les percussions deviennent des messages, le message devient texture, et l’auditeur se retrouve à naviguer dans un jazz de science-fiction, paradoxalement captivant malgré la complexité métrique, parce que tout ici est pensé comme une expérience physique : ça cogne, ça pulse, ça scintille, ça mord. Thelen signe le montage et le mixage ; le mastering est assuré par Alexandr Vatagin. Certaines parties (batterie de Gabay, guitares de Torn) ont été captées au Powerplay Studio A. Et l’on sent, derrière la précision, quelque chose de très humain : une collaboration intense à distance, un projet porté par l’enthousiasme d’Anile, et cette joie particulière qu’ont les musiciens quand ils découvrent un nouveau langage, pas un style, un langage. À écouter fort, pour sentir la géométrie. À réécouter au casque, pour surprendre les fantômes.

Prochainement en programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de STEPHAN THELEN

Né le 12 mai 1959 à Santa Rosa, Stephan Thelen vit et travaille à Zurich, à la croisée de la musique et des mathématiques. Guitariste formé au classique, passé par les séminaires de Robert Fripp dans les années 1990, il obtient aussi un doctorat de maths à l’University of Zurich (1990). Chez lui, les chiffres ne figent pas le son : ils lui donnent du swing, de la tension, une logique d’orbite.

Explorateur des frontières rock/jazz/expérimental/classique, il a joué et composé au sein de projets comme Sonar, Radio Osaka, License to Chill, Broken Symmetry et Root Down, tout en produisant divers artistes (dont Peter Schärli Sextet) et en collaborant avec le théâtre, la danse et le cinéma.

Depuis 2004, il se tourne davantage vers la musique de chambre contemporaine, tout en développant trois axes majeurs : directeur artistique/guitariste de Sonar, créateur des projets Fractal Guitar et Fractal Sextet, et compositeur post-minimaliste (dont Circular Lines, commande du Kronos Quartet). Une signature : des grooves précis, des polyrythmies vivantes, et une musique qui calcule surtout pour mieux faire voyager.

Photo de l'artiste Stephan Thelen

Solénothèque

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