Il y a des disques qui s’annoncent comme une ligne d’horizon : on croit distinguer une forme stable, puis tout se met à trembler. Fata Morgana, le nouvel album de YEARNS (Joel Saunders & Andrew Foley), porte le nom d’un mirage marin, ce phénomène optique qui, au-dessus des océans, déforme les silhouettes lointaines, les étire, les inverse, les fait osciller entre précision et abstraction

Une image parfaite pour un duo qui a bâti son langage sur les contours flous, la douceur granuleuse, et cette sensation étrange d’entendre quelque chose au loin alors que cela se fabrique juste à côté. Car l’un des paradoxes délicieux de Fata Morgana tient dans sa géographie intime : Saunders et Foley vivent dans des banlieues voisines du Queensland, mais l’album s’est composé à distance, par échanges de fichiers. Une proximité réelle, traduite en éloignement volontaire. Une méthode de travail qui ressemble à l’océan lui-même : tout circule, rien ne se saisit tout à fait ; les vagues transportent, effacent, renvoient. Saunders envoie une mélodie, Foley la métamorphose en drone. Une improvisation devient la texture d’un pad. Un fragment, à force d’être retourné, finit par ne plus appartenir à personne ou plutôt : il appartient au courant. Ce processus d’aller-retour est devenu un instrument. Mieux : un instrument de déréalisation. Saunders raconte ces soirées où il expédiait des fichiers avant de coucher son jeune fils ; au réveil, la réponse de Foley l’attendait déjà, comme une marée montée pendant le sommeil. Et dans cette brume de fatigue (ce moment où l’oreille n’est pas encore calibrée par la journée), il devenait parfois difficile de distinguer ce qui venait de lui et ce qui avait été transformé. Voilà, au fond, la vraie Fata Morgana du disque : non pas seulement un mirage à l’horizon, mais un mirage d’auteur, cette zone où les traces se mélangent, où l’on ne sait plus très bien qui a généré quoi, parce que tout a été refondu.
L’arsenal sonore utilisé par YEARNS est à la fois modeste et magicien. Saunders façonne des mélodies et des paysages à partir de claviers Casio modifiés, de boucles de bande magnétique, et même de baladeurs à cassette, autant de machines qui portent en elles un souffle natif, une fragilité, une poussière sonore. Foley, lui, travaille via synthèse logicielle, notamment avec un logiciel de tracker modulaire semi-obsolète : une technologie qui, comme certaines cartes marines anciennes, ne vise pas la haute définition mais l’efficacité poétique, le relief utile, le tracé de routes invisibles. De cette rencontre naît une matière très particulière : des couches de dégradation, de frottement, de halo, où les accidents ne sont jamais des défauts, mais des indices de profondeur. YEARNS ne maquille pas la source : le grain des Casio bon marché, la respiration des cassettes, la légère instabilité des circuits modifiés deviennent le sel du récit. Foley parle de mélodies évoquant des poissons scintillants, de lignes de basse ressemblant à des créatures marines obscures. On comprend vite que ce disque n’illustre pas l’océan : il tente d’en reproduire les comportements, la lueur, l’opacité, la dérive, l’écho.
La pochette, elle aussi, agit comme un phénomène : deux bandes bleutées, comme deux strates d’eau observées à travers une vitre usée, striée, salée. On y voit des coulures, des bords arrachés, des zones où la couleur se trouble, comme si l’image elle-même avait été trempée puis séchée trop vite. Rien n’est frontal. Tout est vu à travers une surface, un filtre, une météo. Même les photos du duo semblent prises sous une pluie verticale, un rideau aqueux qui brouille les visages sans les effacer : YEARNS cultive ce rapport subtil à la visibilité, déjà présent dans leurs objets précédents (leur EP éponyme de 2022, par exemple, était accompagné d’un livret de stéréogrammes façon “Magic Eye” : fixer l’abstraction jusqu’à voir surgir une forme en 3D). Chez eux, écouter revient souvent à regarder longtemps, jusqu’à ce qu’un relief apparaisse. Sur Fata Morgana (paru le 11 juillet 2025, écrit et produit par le duo, masterisé par Lawrence English chez Negative Space), tout converge vers un fil conducteur clair : l’eau. Non pas l’eau carte-postale, mais l’eau technique, l’eau-outil, l’eau-système. Les titres dessinent un vocabulaire de navigation et de mesure, Depth sounder, Mariana radar, Regaining Contact, Aquatic Communication, comme si l’album était une suite de protocoles, une expédition sonore où l’on sonde, on scanne, on perd le signal, on le retrouve, on interprète des messages qui ne sont peut-être que des reflets. Et pourtant, rien d’angoissant ou de brutal : YEARNS a ce don rare de maintenir une sobriété lumineuse. Leur ambient n’est pas un mur ; c’est une étendue. Un espace qui avance par gradients, par voiles, par petites révélations. On pourrait parler de minimalisme, mais ce serait rater l’essentiel : ici, le minimal est toujours texturé, habité, parcouru de micro-bulles. Les drones ne sont pas des aplats ; ils sont des fonds marins, avec leurs particules, leurs courants et leurs zones d’ombre.
Le morceau d’ouverture, Hymn for the circling seagulls, annonce déjà cette dramaturgie discrète : un hymne sans orgue, une liturgie d’air humide, où l’on devine des cercles au-dessus de la surface. Fata Morgana (le titre central) semble ensuite pratiquer l’art de la perspective trompeuse : la mélodie paraît proche puis recule ; un timbre se précise puis se dissout. Washed on the shore apporte une sensation d’échouage doux, pas la tempête, plutôt le retour des choses sur la plage : fragmentées, polies, anonymes. Plus loin, Siphonophore et Kaupichthys Eels plongent dans un bestiaire sous-marin suggéré : pas d’imitation naturaliste, mais des comportements sonores, glissements, friselis, bioluminescences de synthèse. The Ocean Artefact donne l’impression d’un objet remonté du fond : quelque chose de très ancien et pourtant encore actif, comme une technologie oubliée qui continue d’émettre. Et Regaining Contact referme l’ensemble sur une idée presque narrative : après la dérive et la distorsion, on retrouve un lien, sans être certain de ce qui, précisément, répond.
Cette musique s’inscrit aussi dans une histoire : Saunders (Spirit Bunny, A Country Practice) et Foley (An Heirloom, Grids/Units/Planes) ont déjà publié sur des labels comme Room40 et hellosquare Records, collaboré avec Erik Griswold (Clocked Out), Andrew Tuttle ou Shoeb Ahmad, et leurs sons ont circulé jusque sur ABC TV (The Heights). YEARNS, de son côté, continue d’affiner un geste : faire beaucoup avec peu, sans jamais confondre simplicité et pauvreté. On sent enfin, en filigrane, l’écosystème qui les entoure : la scène de Brisbane/Meanjin, petite et isolée mais incroyablement fertile, où des espaces alternatifs, galeries, bars, clubs de bowling, tunnels et festivals de drones peuvent cohabiter, un terrain idéal pour une musique qui aime les marges et les reflets. YEARNS n’essaie pas de fidéliser le monde à coup de slogans : ils déposent des signaux, et laissent les oreilles curieuses les capter.
Écouter Fata Morgana, c’est accepter que l’émotion arrive de biais. Par un timbre qui flotte. Par un souffle de cassette. Par une mélodie Casio qui scintille comme une écaillure dans le soleil. Par une inversion de fichier qui fait de votre idée un paysage chez l’autre, puis de son paysage une idée chez vous. L’océan, ici, n’est pas un thème décoratif : c’est une grammaire. Et le mirage, une éthique : ne pas figer les formes, ne pas s’approprier les silhouettes, laisser le lointain rester lointain, tout en le rendant, paradoxalement, intensément présent.
En programmation dans Solénoïde, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
YEARNS, c’est le duo australien de Joel Saunders et Andrew Foley : deux voisins de banlieue qui fabriquent pourtant leurs paysages à distance, comme on échange des bouteilles à la mer. Claviers Casio modifiés, boucles de bande, synthèse logicielle un peu “patinée” : une lutherie low-tech pour une ambient de haute précision, sobre mais intensément texturée. Leur musique trace des cartes imaginaires entre brume, mirages et communications fantômes — des mélodies qui scintillent, des drones qui respirent, et l’eau comme horizon mental.
