Noémi Büchi

Exuvie

-OUS - Mars 2026

Chronique

Il y a des albums qui s’installent dans l’écoute comme un paysage. D’autres comme une architecture. Exuvie, le troisième disque de Noémi Büchi, relève d’un autre régime encore : il s’infiltre en nous comme une mue lente. Il ne se contente pas de remplir l’espace ; il le modifie. Il ne raconte pas une transformation, il nous place dans sa chambre d’écho, à l’endroit exact où quelque chose vient de se détacher de nous sans avoir totalement cessé de vibrer. C’est un disque d’après, mais d’un après encore incandescent, encore humide, encore traversé de mémoire.

Pochette de l'album "Exuvie" par l'artiste Noémi Büchi

Le mot même d’exuvie ouvre un seuil. Issu du latin exuviae, il désigne ce qui demeure après la mue : l’enveloppe laissée là par un corps déjà parti ailleurs, la peau ancienne abandonnée dans l’ombre, forme vide et pourtant chargée de présence. À partir de cette image, Noémi Büchi ne compose pas simplement un concept album : elle invente un milieu sensoriel, un climat mental, une zone de passage où le passé, le présent et la promesse très incertaine d’un devenir s’entrelacent comme des voiles de brume, des draps translucides, des membranes superposées. Tout Exuvie tient dans cette suspension. Ce n’est pas le récit d’une renaissance héroïque ; c’est la contemplation troublée de ce qui reste accroché à la paroi du temps quand un être, une pensée ou une sensation ont déjà commencé à changer de forme.

Chez Noémi Büchi, la métamorphose n’a rien de décoratif. Elle n’est ni slogan, ni posture, ni mot chic plaqué sur une production électronique sophistiquée. Elle est une expérience concrète, organique, presque dermatologique. Ce disque pense avec la peau. Il pense avec les couches, avec les replis, avec les retards du corps. Là où l’esprit se raconte volontiers qu’il a tourné la page, la chair, elle, continue d’absorber. Elle accuse réception plus tard. Elle garde la marque. Elle retient les ondes de choc, les caresses fantômes, les blessures anciennes, les secousses restées sans phrase. La peau devient ici bien davantage qu’une surface : elle est une archive nerveuse, un palimpseste émotionnel, une mémoire poreuse et involontaire. C’est à cet endroit précis que Exuvie nous convoque : sous la conscience, sous le langage, dans cette bibliothèque muette où les sensations anciennes persistent à bas bruit. ‘Je m’intéresse à la résonance silencieuse de ce qui n’est plus, et pourtant vibre encore’, dit Noémi Büchi. Peu de phrases saisissent aussi justement le cœur de son projet. Tout l’album s’organise autour de ce paradoxe magnifique : comment faire entendre ce qui n’est plus là ? Comment donner un corps sonore à l’absence sans la figer ? Comment capter non pas un souvenir net, mais sa survivance, son halo, son électricité résiduelle ? Exuvie ne répond jamais frontalement à ces questions ; il les laisse infuser dans sa matière même. Chaque pièce semble émerger d’un espace où quelque chose a déjà eu lieu, mais où les traces n’ont pas encore cessé de se recomposer. On n’entre pas dans ce disque comme dans une suite de morceaux : on y pénètre comme dans une mémoire en train de rêver sa propre topographie.

Musicalement, Noémi Büchi poursuit ici une recherche très singulière sur les structures intergenres. Sa musique possède la précision d’une pensée compositionnelle solide et, simultanément, l’instabilité d’une matière vivante. Elle travaille les rythmes texturés, les superpositions spectrales, les gestes orchestraux, les synthétiseurs analogiques multicouches, les éclats cristallins, les rugosités plus brutes, les fractures soudaines, les déformations subtiles. Mais il faut aussitôt ajouter que cette description reste insuffisante, car rien chez elle ne tient de l’exercice de style. Ses pièces ne cherchent pas à exhiber une complexité savante ; elles construisent un théâtre intérieur où les matériaux sonores se comportent comme des organismes sensibles. Ils respirent, se froissent, se dédoublent, se déforment, se contractent, reviennent autrement. À plusieurs reprises, on a la sensation d’entendre des souvenirs culturels rendus à l’état de matière flottante : un reflet de bande originale de jeu vidéo, une rémanence d’anime, une pulsation venue du hip-hop, un souffle de romantisme tardif, une ébauche de forme pop à moitié avalée par la brume électroacoustique. Mais ces références n’apparaissent jamais comme des citations. Elles sont déjà digérées, déjà transfigurées, déjà passées de l’autre côté du miroir. Noémi Büchi n’empile pas des influences ; elle les fait muer. Elle les dépouille de leurs contours les plus reconnaissables pour n’en conserver qu’une charge affective, une densité psychique, une couleur interne. C’est l’une des grandes réussites d’Exuvie : transformer la mémoire musicale collective en une substance intime, presque somatique.

Cette alchimie donne au disque une qualité rare, difficile à nommer autrement que par des images tactiles. Exuvie est une œuvre qui se touche autant qu’elle s’écoute. Certaines textures y ont la froideur lisse du verre fumé ; d’autres évoquent la viscosité d’une peau liquide ; d’autres encore semblent faites de cendre lumineuse, de poussière aimantée, de soie nerveuse. Par moments, des répétitions rythmiques très simples jouent le rôle d’un pouls obstiné, d’un battement minimal qui nous rattache au corps ; puis ce socle se fissure, se trouble, se laisse envahir par des nappes plus ambiguës, des résonances suspendues, des lignes qui s’effondrent en silence comme des architectures de mémoire. Noémi Büchi a cet art très rare de laisser la forme respirer jusque dans sa propre désagrégation. Elle ne craint ni le vide, ni l’éclipse, ni le tremblement. Au contraire : elle fait de l’inachevé une intensité.

Les titres du disque participent de cette dramaturgie du pli et de la survivance : I was almost there, after the fold, the cryptic precision, beneath form, I suppose, it was, a divided surface, dislocated bodies, like they said, structure undone, jusqu’à la mue. Chacun agit comme un fragment de phrase retrouvé dans une chambre intérieure, comme la légende incomplète d’une image qui se dérobe. On y entend déjà une poétique du seuil, du corps déplacé, de la surface divisée, de la structure défaites. Mais ce lexique n’écrase jamais la musique ; il la prolonge comme une brève phosphorescence verbale. L’univers visuel qui entoure Exuvie renforce encore sa puissance imaginogène. Il y a, dans l’esthétique du projet, quelque chose qui convoque les chairs convulsées de Francis Bacon, ces corps qui semblent pris entre apparition et dissolution, entre violence et extase, entre l’accident et l’icône. On pense aussi à la logique trouble des rêves chez David Lynch, à ces espaces où l’intimité devient soudain inquiétante, où le silence paraît plus chargé qu’un cri. Puis viennent peut-être certaines saturations émotionnelles chères à Almodóvar, ou les glissements de réalité chers à Dalí. Mais là encore, il ne s’agit pas d’un jeu de références. Ce sont des parentés de climat. Des cousins d’atmosphère. Des lanternes lointaines sur la route d’un univers qui demeure profondément personnel. Cet univers se prolonge dans la performance audiovisuelle en direct conçue autour de l’album. La présence de la danseuse Rebeka Mondovics y place le corps au centre du dispositif, non comme simple support expressif, mais comme archive vivante. Sa chorégraphie semble interroger le geste comme empreinte fugace du temps, comme écriture périssable à même la chair. Le corps y apparaît poreux, respirant, traversé par les strates du vécu, sans cesse reformé par ce qu’il traverse. Quant au travail vidéo de Brigitte Faessler, il tisse un monde où la couleur, la lumière et le mouvement deviennent les complices d’une poésie sensorielle presque liquide, entre analogique et numérique, entre réel et hallucination douce. On n’est plus dans l’illustration d’un disque, mais dans la construction d’un écosystème. Son, image, mouvement : trois états d’une même métamorphose.

Pourtant, même sans sa dimension scénique, Exuvie suffit à ouvrir des paysages intérieurs d’une grande intensité. C’est là l’une de ses forces majeures : cet album ne plaque pas des visions sur l’auditeur, il les réveille. Il ne dit pas regarde ceci, il murmure ‘souviens-toi de ce que tu n’as pas encore formulé‘. Peu à peu, l’écoute devient une traversée de chambres mentales, de couloirs aux parois souples, de clairières opaques, de surfaces miroitantes où l’on devine des formes qui hésitent entre la chair, le minéral et le souvenir. Certaines séquences donnent l’impression d’avancer dans une cathédrale de membranes ; d’autres dans une piscine nocturne remplie de résonances anciennes ; d’autres encore dans une serre intérieure où des émotions très anciennes repousseraient sous une lumière bleue. C’est sans doute ce qui rend Exuvie si profondément solénopolien, si proche de ces œuvres que l’on pourrait dire imaginogènes : il ne se contente pas d’être beau, inventif ou maîtrisé. Il agit comme un déclencheur de visions. Il sollicite l’oreille, bien sûr, mais aussi la peau, la rétine intérieure, la mémoire involontaire, les zones non cartographiées de la sensibilité. Il y a là une musique qui n’illustre pas l’impermanence : elle la fait circuler. Une musique qui ne nous demande pas seulement d’écouter, mais de consentir à devenir poreux, de laisser remonter en nous des fragments sans légende, des sensations inachevées, des états anciens qui n’avaient jamais trouvé leur forme exacte. Dans cette perspective, l’écriture de Noémi Büchi impressionne par son équilibre. Il y a chez elle de la rigueur, mais jamais de raideur ; de la sophistication, mais jamais de froideur ; de l’accessibilité, mais jamais de concession. Ses architectures sonores peuvent rappeler, par leur façon de ménager des lignes de force et des points d’appui, les formes de la chanson pop, mais des chansons passées dans une brume de laboratoire sensible, des chansons qui auraient perdu leur façade pour ne garder que le squelette émotionnel, le réseau de tensions, la respiration secrète. Cette coexistence de l’élaboré et de l’immédiat, du savant et de l’organique, fait d’Exuvie une œuvre d’une grande hospitalité, au meilleur sens du terme : elle accueille l’auditeur sans jamais lui simplifier le monde.

Le parcours de Noémi Büchi éclaire aussi la singularité d’une telle œuvre. Compositrice et artiste sonore franco-suisse, active dans la composition électroacoustique, la performance live, la musique de film, la danse contemporaine, l’installation, les défilés de mode, l’écriture pour ensemble et orchestre, elle inscrit sa pratique à la croisée de plusieurs mondes sans jamais s’y dissoudre. Sa musique a résonné dans des festivals et institutions majeurs, d’Ars Electronica à MUTEK, de CTM à la Biennale Némo, du Reina Sofía au Pavillon Le Corbusier. Mais loin de durcir son art dans une forme de prestige abstrait, ce parcours semble au contraire avoir affiné chez elle une sensibilité aux seuils, aux formats poreux, aux espaces de rencontre entre recherche sonore, présence physique et puissance fictionnelle. Avec Exuvie, elle atteint un point de densité remarquable. C’est un disque qui ne se livre pas tout entier d’emblée, mais qui ne cultive pas non plus l’opacité pour elle-même. Il nous attire par ses lumières obliques, ses pulsations retenues, ses fractures délicates, puis il agit plus profondément, comme une encre lente. Après l’écoute, quelque chose demeure. Pas un thème que l’on fredonne. Pas une formule que l’on cite. Plutôt une altération subtile du dedans. Une sensation de chambre déplacée en soi. Un velours d’inquiétude. Une cicatrice douce. Comme si la musique avait déposé sur notre propre mémoire une nouvelle peau de résonance.

Et c’est peut-être cela, la réussite la plus précieuse de ce disque : faire de l’après un lieu fertile. Dans tant d’œuvres, ce qui vient après la rupture est décrit comme un manque, un déchet, un résidu. Chez Noémi Büchi, l’après devient un territoire vibrant. Une zone de survivance, oui, mais traversée de promesses. Une peau désertée, certes, mais encore chaude du passage. Un espace où l’absence n’est jamais pure absence, où le vide n’est jamais vide, où ce qui n’est plus continue, mystérieusement, de chanter sous une autre forme. Exuvie est ainsi bien plus qu’un album : c’est une chambre des métamorphoses, un cabinet d’échos organiques, un théâtre de plis et de rémanences, une constellation tactile suspendue entre l’intime et le spectral. Une œuvre qui avance par nappes, par fissures, par miroitements, par réapparitions troubles. Une œuvre qui donne à entendre non pas la peau du monde, mais les mondes sous la peau. Et quand tout s’éteint, il reste encore cela : une vibration presque muette, logée quelque part entre la mémoire et le corps. Une vibration sans visage précis, sans récit stable, sans contour définitif mais qui continue d’insister. Comme une exuvie oubliée dans un coin d’ombre, et qui, contre toute logique, continuerait de respirer.

En programmation dans Solénoïde – Blender Session 72, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !

A propos de Noémi Büchi

Noémi Büchi est une compositrice et artiste sonore franco-suisse qui façonne des paysages musicaux à la fois sensibles, mouvants et intensément incarnés. À la croisée de l’électroacoustique, du geste orchestral et des rythmes texturés, elle développe un univers singulier où l’abstraction garde toujours un pouls, une peau, une mémoire. Entre Bâle, Zurich et Paris, elle poursuit une œuvre immersive et transversale, pensée autant pour l’écoute que pour l’espace, le corps et l’image.

Photo de l'artiste Noémi Büchi

Solénothèque

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